Rimbaud.

Sensation

Par les soirs bleus d't, j'irai dans les sentiers,
Picot par les bls, fouler l'herbe menue:
Rveur, j'en sentirai la fracheur  mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tte nue. 
[:phon arpa on]
[gr_b ' gr_exgr_rrgr_l ' gr_i gr_n ' gr_exgr_r]
[' US_AY  US_W ' US_AH US_N US_T]
[LA_L ' LA_I ' LA_I ' LA_O ' LA_U LA_L ' LA_LI ' LA_E LA_N LA_D ' LA_A]
[' UK_IY' UK_OW' UK_AH' UK_P 'UK_IY]
[:phon arpa off]
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien:
Mais l'amour infini me montera dans l'me, 
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohmien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme. 

Mars 1870. 

Ophlie 

I

Sur l'onde calme et noire o dorment les toiles
La blanche Ophlia flotte comme un grand lys,
Flotte trs lentement, couches en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis. 

Voici plus de mille ans que la triste Ophlie
Passe, fantme blanc, sur le long fleuve noir,
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance  la brise du soir. 

Le vent baise ses seins et dploie en corolle
Ses grands voiles bercs mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son paule,
Sur son grand front rveur s'inclinent les roseaux. 

Les nnuphars froisss soupirent autour d'elle;
Elle veille parfois, dans un aune qui dort, 
Quelque nid, d'o s'chappe un petit frisson d'aile:
- Un chant mystrieux tombe des astres d'or. 

                             II

O ple Ophlia! belle comme la neige!
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emport!
C'est que les vents tombant des grand monts de Norwge
T'avaient parl tout bas de l'pre libert;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rveur portait d'tranges bruits;
Que ton coeur coutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits;

C'est que la voix des mers folles, immense rle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier ple,
Un pauvre fou, s'assit muet  tes genoux!

Ciel! Amour! Libert! Quel rve,  pauvre Folle!
Tu te fondais  lui comme une neige au feu:
Tes grandes visions tranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu! 

- Et le Pote dit qu'aux rayons des toiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis;
Et qu'il a vu sur l'eau, couche en ses longs voiles,
La blanche Ophlia flotter, comme un grand lys. 

15 mai 1870.

Les trennes des orphelins

                             I


La chambre est pleine d'ombre; on entend vaguement
De deux enfants le triste et doux chuchotement.
Leur front se penche, encore alourdi par le rve,
Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulve...
- Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux;
Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux;
Et la nouvelle Anne,  la suite brumeuse, 
Laissant traner les plis de sa robe neigeuse,
Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant... 

                             II

Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
Ils coutent, pensifs, comme un lointain murmure...
Ils tressaillent souvent  la claire voix d'or
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
Son refrain mtallique et son globe de verre...
- Puis, la chambre est glace...on voit traner  terre,
pars autour des lits, des vtements de deuil:
L'pre bise d'hiver qui se lamente au seuil
Souffle dans le logis son haleine morose!
On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose...
- Il n'est donc point de mre  ces petits enfants,
De mre au frais sourire, aux regards triomphants?
Elle a donc oubli, le soir, seule et penche,
D'exciter une flamme  la cendre arrache,
D'amonceler sur eux la laine de l'dredon
Avant de les quitter en leur criant: pardon.
Elle n'a point prvu la froideur matinale,
Ni bien ferm le seuil  la bise hivernale?...
- Le rve maternel, c'est le tide tapis,
C'est le nid cotonneux o les enfants tapis, 
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches, 
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches!...
- Et l, - c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur,
O les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur;
Un nid que doit avoir glac la bise amre... 

                            III

Votre coeur l'a compris: - ces enfants sont sans mre.
Plus de mre au logis! - et le pre est bien loin!...
- Une vieille servante, alors, en a pris soin.
Les petits sont tout seuls en la maison glace;
Orphelins de quatre ans, voil qu'en leur pense
S'veille, par degrs, un souvenir riant...
C'est comme un chapelet qu'on grne en priant:
- Ah! quel beau matin, que ce matin des trennes!
Chacun, pendant la nuit, avait rv des siennes
Dans quelque songe trange o l'on voyait joujoux,
Bonbons habills d'or, tincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparatre encore!
On s'veillait matin, on se levait joyeux,
La lvre affriande, en se frottant les yeux...
On allait, les cheveux emmls sur la tte,
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fte,
Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
Aux portes des parents tout doucement toucher...
On entrait!... Puis alors les souhaits... en chemise,
Les baisers rpts, et la gaiet permise! 

                            IV

Ah! c'tait si charmant, ces mots dits tant de fois!
- Mais comme il est chang, le logis d'autrefois:
Un grand feu ptillait, clair, dans la chemine,
Toute la vieille chambre tait illumine;
Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
Sur les meubles vernis aimaient  tournoyer...
- L'armoire tait sans clefs!... sans clefs, la grande armoire!
On regardait souvent sa porte brune et noire...
Sans clefs!... c'tait trange!... on rvait bien des fois
Aux mystres dormant entre ses flancs de bois,
Et l'on croyait our, au fond de la serrure
Bante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure...
- La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui:
Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui;
Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises:
Partant, point de baisers, point de douces surprises!
Oh! que le jour de l'an sera triste pour eux!
- Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus,
Silencieusement tombe une larme amre,
Ils murmurent: "Quand donc reviendra notre mre?"
...................................................... 

                             V

Maintenant, les petits sommeillent tristement:
Vous diriez,  les voir, qu'ils pleurent en dormant,
Tant leurs yeux sont gonfls et leur souffle pnible!
Les tout petits enfants ont le coeur si sensible!
- Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
Et dans ce lourd sommeil met un rve joyeux,
Un rve si joyeux, que leur lvre mi-close,
Souriante, semblait murmurer quelque chose...
- Ils rvent que, penchs sur leur petit bras rond,
Doux geste du rveil, ils avancent le front,
Et leur vague regard tout autour d'eux se pose...
Ils se croient endormis dans un paradis rose...
Au foyer plein d'clairs chante gaiement le feu...
Par la fentre on voit l-bas un beau ciel bleu;
La nature s'veille et de rayons s'enivre...
La terre, demie-nue, heureuse de revivre, 
A des frissons de joie aux baisers du soleil...
Et dans le vieux logis tout est tide et vermeil:
Les sombres vtements ne jonchent plus la terre,
La bise sous le seuil a fini par se taire...
On dirait qu'une fe a pass dans cela!...
- Les enfants, tout joyeux, ont jet deux cris... L,
Prs du lit maternel, sous un beau rayon rose,
L, sur le grand tapis, resplendit quelque chose...
Ce sont des mdaillons argents, noirs et blancs,
De la nacre et du jais aux reflets scintillants;
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots gravs en or: "A NOTRE MERE!"
..................................................... 

Mystique 


Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les
herbages d'acier et d'meraude. 
Des prs de flammes bondissent jusqu'au sommet du mamelon. A gauche
le terreau de l'arte est pitin par tous les homicides et toutes les
batailles, et tous les bruits dsastreux filent leur courbe. Derrire l'arte
de droite la ligne des orients, des progrs. 
Et tandis que la bande en haut du tableau est forme de la rumeur
tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines. 
La douceur fleurie des toiles et du ciel et du reste descend en face du
talus comme un panier, contre notre face, et fait l'abme fleurant et bleu
l-dessous. 

Villon.

Je plains le temps de ma jeunesse,
     Auquel j'ai plus qu'autre gall
     Jusqu' l'entre de vieillesse,
     Qui son partement m'a cel.
     Il ne s'en est  pied all,
     N' cheval; hlas! comment donc?
     Soudainement s'en est vol,
     Et ne m'a laiss quelque don.
      
     All s'en est, et je demeure
     Pauvre de sens et de savoir,
     Triste, failli, plus noir que meure,
     Qui n'ai ni cens, rente, n'avoir;
     Des miens le moindre, je dis voir,
     De me dsavouer s'avance,
     Oubliant naturel devoir,
     Par faute d'un peu de chevance.
      
     Si ne crains avoir dpendu
     Par friander ni par lcher;
     Par trop aimer n'ai rien vendu
     Qu'amis me puissent reprocher,
     Au moins qui leur cote moult cher.
     Je le dis et ne crois mdire;
     De ce me puis-je revencher:
     Qui n'a mfait ne le doit dire.
      
     Bien est vert que j'ai aim
     Et aimeraie volontiers;
     Mais triste coeur, ventre affam
     Qui n'est rassasi au tiers
     M'te des amoureux sentiers.
     Au fort, quelqu'un s'en rcompense
     Qui est rempli sur les chantiers!
     Car la danse vient de la panse.
      
     H! Dieu, si j'eusse tudi
     Au temps de ma jeunesse folle
     Et  bonnes meurs ddi,
     J'eusse maison et couche molle!
     Mais quoi? Je fuyaie l'cole,
     Comme fait le mauvais enfant.
     En crivant cette parole,
      peu que le coeur ne me fend.
      
     Le dit du sage trop lui fis
     Favorable (bien en puis mais!)
     Qui dit:  jouis-toi, mon fils,
     En ton adolescence ; mais
     Ailleurs sert bien d'un autre mes,
     Car  Jeunesse et adolescence 
     C'est son parler, ni moins ni mais,
      Ne sont qu'abus et ignorance. 
      
     Mes jours s'en sont alls errant
     Comme, dit Job, d'une touaille
     Font les filets, quand tisserand
     En son poing tient ardente paille:
     Lors s'il y a nul bout qui saille,
     Soudainement il le ravit.
     Si ne crains plus que rien m'assaille,
     Car  la mort tout s'assouvit.
      
     O sont les gracieux galants
     Que je suivais au temps jadis,
     Si bien chantants, si bien parlants,
     Si plaisants en faits et en dits?
     Les aucuns sont morts et raidis,
     D'eux n'est-il plus rien maintenant:
     Repos aient en Paradis,
     Et Dieu sauve le remenant!
      
     Et les autres sont devenus,
     Dieu merci! grands seigneurs et matres;
     Les autres mendient tous nus
     Et pains ne voient qu'aux fentres;
     Les autres sont entrs en clotres
     De Clestins et de Chartreux,
     Botts, housss, comm' pcheurs d'huitres.
     Voyez l'tat divers d'entre eux.
      
     Aux grands matres Dieu doit bien faire,
     Vivants en paix et en recoi;
     En eux il n'y a que refaire,
     Et s'en fait bon taire tout coi.
     Mais aux pauvres qui n'ont de quoi,
     Comme moi, Dieu donne patience!
     Aux autres ne faut qui ni quoi,
     Car assez ont pain et pitance.
      
     Bons vins ont, souvent embrochs,
     Sauces, brouets, et gros poissons,
     Tartes, flans, oeufs frits et pochs,
     Perdus et en toutes faons.
     Pas ne ressemblent les maons,
     Que servir faut  si grand peine:
     Ils ne veulent nuls chansons,
     De soi verser chacun se peine.
      
     En cet incident me suis mis
     Qui de rien ne sert  mon fait;
     Je ne suis juge, ni commis
     Pour punir n'absoudre mfait:
     De tous suis le plus imparfait,
     Lou soit le doux Jsus Christ!
     Que par moi leur soit satisfait!
     Ce que j'ai crit est crit.
      
     Laissons le moutier o il est;
     Parlons de chose plus plaisante:
     Cette matire  tous ne plat,
     Ennuyeuse est et dplaisante.
     Pauvret, chagrine, dolente,
     Toujours, dpiteuse et rebelle,
     Dit quelque parole cuisante;
     S'elle n'ose, si la pense elle.
      
     Pauvre je suis de ma jeunesse,
     De pauvre et de petite extrace;
     Mon pre n'eut onc grand richesse,
     Ni son aeul nomm Horace;
     Pauvret tous nous suit et trace.
     Sur les tombeaux de mes anctres,
     Les mes desquels Dieu embrasse!
     On n'y voit couronnes ni sceptres.
      
     De pauvret me guermantant,
     Souventes fois me dit le coeur:
      Homme, ne te doulouse tant
     Et ne dmne tel douleur:
     Si tu n'as tant qu'eut Jacques Coeur,
     Mieux vaux vivre sous gros bureau
     Pauvre, qu'avoir t seigneur
     Et pourrir sous riche tombeau. 
      
     Qu'avoir t seigneur!... Que dis?
     Seigneur, las! et ne l'est-il mais?
     Selon les davitiques dits
     Son lieu ne connatras jamais.
     Quant du surplus, je m'en dmets:
     Il n'appartient  moi pcheur;
     Aux thologiens le remets,
     Car c'est office de prcheur.
      
     Si ne suis, bien le considre,
     Fils d'ange portant diadme
     D'toile ni d'autre sidre.
     Mon pre est mort, Dieu en ait l'me!
     Quant est du corps, il gt sous lame.
     J'entends que ma mre mourra,
     Et le sait bien, la pauvre femme,
     Et le fils pas ne demourra.
      
     Je connais que pauvres et riches,
     Sages et fous, prtres et lais,
     Nobles, vilains, larges et chiches,
     Petits et grands, et beaux et laids,
     Dames  rebrasser collets,
     De quelconque condition,
     Portant atours et bourrelets,
     Mort saisit sans exception.
      
     Et meure Pris ou Hlne,
     Quiconque meurt, meurt  douleur
     Telle qu'il perd vent et haleine;
     Son fiel se crve sur son coeur,
     Puis sue, Dieu sait quelle sueur!
     Et n'est qui de ses maux l'allge:
     Car enfant n'a, frre ni soeur,
     Qui lors voulsist tre son plge.
      
     La mort le fait frmir, plir,
     Le nez courber, les veines tendre,
     Le col enfler, la chair mollir,
     Jointes et nerfs crotre et tendre.
     Corps fminin, qui tant est tendre,
     Poli, souef, si prcieux,
     Te faudra il ces maux attendre?
     Oui, ou tout vif aller aux cieux.

D'Alembert.
FRANOIS QUESNAY naquit le 4 Juin 1694,  Merey, prs Montfort-l'Amaury.

                     Son pre toit un honnte & vertueux Avocat, qui se livroit tout entier  sa profession, mais un peu autrement 
                   la vrit que la plupart de ses confrres, c'est--dire, plus utilement pour ses cliens que pour lui. Il toit bien plus
                   occup d'accommoder les Parties que de plaider pour ou contre elles, & d'empcher les procs que de les faire
                   durer. Aussi ne fit-il pas fortune. Il fut trs consult, trs-estim, trs-chri, & n'en fut pas plus riche. Probitas
                   laudatur & alget**.

                     Sa femme, qui songeoit un peu plus  ce [146] ce qu'on appelle le solide, laborieuse, active & intelligente
                   s'occupoit de son ct toute entire de l'conomie domestique & rurale, voulut que le jeune Quesnay suivt son
                   exemple, pour devenir plus opulent que son pre. Elle le destina si bien  cet unique objet, qu' douze ans il ne
                   savoit pas encore lire. Ce ne fut pas, comme on voit, un gnie prcoce; il n'auroit pas ajout un Chapitre au Livre
                   de Baillet, sur les enfans clbres; mais il a mieux fait pour sa renomme; il a mrit un rang distingu parmi les
                   vrais Savans. Peut-tre mme n'en a-t-il que mieux valu pour avoir commenc si tard. La nature eut le temps de
                   dvelopper en lui, sans gne & sans obstacle, les forces corporelles & physiques, plus ncessaires qu'on ne croit
                   aux forces intellectuelles; comme le prouvent tant d'enfans merveilleux qui ne le sont pas long-temps, & qui
                   meurent ou qui restent avec un corps foible & un esprit avort.

                     En le formant  l'administration rurale, sa mre le forma en mme temps  une vie active & sobre; deux objets
                   importans dans une bonne ducation, & trop ngligs dans nos institutions modernes.

                     La Maison Rustique de Libaut, qu'il entendoit lire avec intrt, lui inspira le desir de pouvoir lire tout seul ce
                   livre l & beaucoup d'autres; le Jardinier de sa mre lui donna quelques mauvaises leons de lecture; il suppla le
                   reste de lui-mme; c'est--dire, [147] qu'il apprit presque tout seul la chose la plus difficile peut-tre, si ce n'est
                   d'apprendre  parler. On ne pense pas assez au chemin immense qu'a fait un enfant quand il sait parler & lire; &
                   ce chemin norme, que les enfans, pour la plupart, font en assez peu de temps, prouveroit peut-tre que si la
                   nature n'a pas fait tous les esprits gaux, comme l'experience le prouve, le besoin & l'application peuvent au moins
                   les rapprocher plus qu'on ne croit les uns des autres.

                     Qui sait lire une fois, saura bientt tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il le veuille avec suite & fermet. Le jeune
                   Quesnay en fut la preuve; car il apprit, presque sans matre, le Latin & le Grec, dont il sentit qu'il auroit besoin,
                   non pas pour faire de beaux vers ou de belle prose, mais pour trouver dans les livres des Anciens des vrits
                   utiles, qui l'intressoient davantage.

                     Assez souvent il alloit  pied de Merey  Paris, pour acheter un livre o il esproit s'instruire; il revenoit le soir
                   en lisant son livre, & se retrouvoit dans son village ayant fait vingt lieues, & ne s'tant apperu ni du chemin ni de la
                   fatigue, par l'application & l'intrt qu'il avoit donn  la lecture. Il auroit pu s'appliquer, quoique dans un sens bien
                   diffrent, le vers charmant de M. Marmontel, dans sa pice d'Annette & Lubin,

                                                Aller, fatigue un peu; mais revenir dlasse.

                     Son pre, qui voyoit avec plaisir 1'ardeur [148] & les progrs de ce digne fils, lui disoit quelquefois: mon
                   enfant, le temple de la vertu est appuy sur quatre colonnes, la rcompense & l'honneur, la punition & la honte. Le
                   bon vieillard et peut-tre dit vrai dans les sicles passs, si pourtant les sicles passs valoient mieux que le ntre;
                   mais dans celui-ci les quatre colonnes, & sur-tout les deux dernires, sont devenues un appui bien frle & bien
                   nglig. Les deux autres furent toujours l'appui de M. Quesnay, & heureusement pour lui ne tromprent pas ses
                   esprances.

                     Bientt il fallut prendre un tat; il choisit celui de Chirurgien, uniquement parce qu'il lui parut le plus utile de tous,
                   & qu'avant tout il vouloit tre utile.

                     Il et pour Matre un Chirurgien ignorant, qui ne put lui apprendre qu' saigner. Pendant ce temps il crivoit,
                   d'aprs ses lectures & pour sa propre instruction, des cahiers qui sans doute toient excellens; car son imbecille
                   Matre, qui eut au moins l'esprit de les lui voler & de les transcrire, fut reu avec distinction Chirurgien  Paris, sur
                   la seule prsentation de ces cahiers qu'il n'entendoit pas.

                     Enfin M. Quesnay vint lui-mme dans la capitale chercher des leons, des lumires, des livres & des rivaux.
                   Dvor de l'ardeur de savoir, il y tudia non-seulement la Chirurgie, la Mdecine, la Physique & la Chirurgie, mais
                   jusqu' la Mtaphysique, qui lui [149] plaisoit fort & dont il ne se dgota jamais. Il lisoit en mme-temps
                   Ambroise Par & Nicolas Malebranche, entendoit trs-bien le premier, & se flattoit d'entendre le second.

                     Il alla s'tablir  Mantes, o ses succs multiplis lui mritrent, comme il devoit s'y attendre, la jalousie & les
                   perscutions de ses confrres. Il en fut dlivr par les bonts du feu Marchal de Noailles, qui fut assez heureux
                   pour sentir ce qu'il valoit, le faire connotre, & le mettre  l'abri de l'envie; ainsi pour cette fois le Protecteur fut
                   vraiment digne de ce titre, puisqu'il protgeoit rellement le mrite contre l'ignorance, & la probit contre
                   1'intrigue.

                     Son premier ouvrage fut une critique du Trait de la Saigne de M. Silva. Le grand Mdecin de Paris, qui
                   s'toit tay de beaux calculs, si illusoires & presque si ridicules dans cette matire obscure, fut vaincu par le petit
                   Chirurgien de Mantes, qui ne se payoit pas d'talage, & ne s'appuyoit que sur l'observation & les faits. Il est assez
                   juste que dans un Pays o les Charlatans en tout genre ont plus beau jeu que par tout ailleurs, ils rencontrent au
                   moins de temps  autre quelque pierre d'achoppement, qui retarde & trouble un peu leur succs. Le docte
                   Quesnay, fut la pierre du Docteur Silva. Ce Docteur toit, comme l'on sait, grand partisan de la saigne, qui,
                   comme l'on sait encore, a eu d'autres Doc-[150]teurs pour Adversaires; les purgations ont trouv de mme,
                   parmi les Mdecins, leurs prneurs & leurs ennemis. Il est un peu fcheux, peut-tre un peu scandaleux pour
                   l'honneur de la Mdecine (a dit un Philosophe chagrin, & qui vraisemblablement se portoit mal) que depuis tant de
                   sicles qu'on cultive cette science, ou du moins qu'on la pratique, un pauvre malade ne sache pas bien encore
                   lequel vaut mieux pour lui d'tre ou saign, ou purg, ou saign & purg, ou ni 1'un ni l'autre.

                     L'Acadmie de Chirurgie, qui ft forme peu de temps aprs que l'ouvrage de M. Quesnay eut paru, & qui est
                   devenue depuis si clbre & si utile, avoit besoin, sur-tout en naissant, d'un Secrtaire qui fut  la fois Chirurgien,
                   Mdecin, Lettr & Philosophe; on alla chercher ce Secrtaire  Mantes, que M. Quesnay eut bien de la peine 
                   quitter; & Paris mme ne fut point jaloux de ce choix, tant il toit juste.

                     Le nouveau Secrtaire fit la Prface du Premier volume de cette Acadmie, qui fut regarde comme un
                   chef-d'uvre, & compare, sous ce titre,  la belle Prface que Fontenelle avoit mise  la tte de l'Histoire de
                   l'Acadmie des Sciences. Sans prtendre fixer les rangs entre ces deux excellens ouvrages, on peut dire au moins
                   que celui de Fontenelle a le mrite d'avoir t fait le premier; M. Quesnay a profit dans le [151] sien de quarante
                   ans de lumires de plus; & quel sicle que quarante ans, chez une Nation o les Sciences sont cultives!

                     Le Secrtaire de l'Acadmie de Chirurgie, outre sa belle Prface, donna dans le mme volume quatre ou cinq
                   excellens Mmoires, & revit ou corrigea presque tous les autres; ce qui fit dire  un de ses amis que la moiti du
                   volume toit de lui, & qu'il avoit fait le reste.

                     Quelque-temps auparavant, il avoit t reu Docteur en Mdecine; mais fidle  la Chirurgie, qui l'avoit form
                   & nourri, il en fut le zl dfenseur dans un procs qu'elle eut alors avec les Mdecins; nouveau Cocls, il se battit
                   seul & long-temps contre 1'arme & l'artillerie Doctorale.

                     Attaqu de la goutte, & forc de renoncer  la Chirurgie, mais non pas  l'art de gurir, il devint Mdecin
                   Consultant du Roi & Premier Mdecin ordinaire. Il eut des Lettres de Noblesse, qu'il ne demandoit pas, & par
                   lesquelles son nom ne sera pas aussi illustr que par ses Ouvrages; le feu Roi, qui l'appeloit son Penseur, lui
                   donna en mme temps pour armes trois fleurs de Pense; espce de rebus, si l'on veut, comme plusieurs autres
                   cussons, mais rebus honorable, parce qu'il toit vrai.

                     Philosophe  la Cour, y vivant dans la retraite & le travail, ignorant la Langue du Pays & ne cherchant point 
                   l'apprendre, peu li avec ses habitans, juge aussi clair [152] qu'impartial & libre de tout ce qu'il y entendoit dire
                   & y voyoit faire, il crivit dans ce sjour si peu fait pour les sciences, des livres de Physiologie Mdicale, dont la
                   thorie seroit peut-tre aujourd'hui un peu suranne pour la Physique moderne, mais qui seront toujours estimables
                   par les faits qu'ils renferment, & par le savoir qu'ils supposent.

                     Il s'occupoit aussi en mme-temps de sa chre & vieille amie la Mtaphysique, & fit pour l'Encyclopdie l'article
                   vidence; qui eut le sort de presque tous les ouvrages de cette espce, celui d'tre assez peu lu, encore moins
                   entendu, & fort critiqu.

                     Cette Mtaphysique abstruse le mena jusqu'o elle devoit naturellement le conduire, jusqu' la Thologie, sur
                   laquelle il crivit aussi beaucoup; mais comme les mprises y sont encore plus faciles & sur-tout plus dangereuses,
                   il eut la trs-sage prcaution d'en confrer long-tems & profondment avec un Jsuite accrdit, alors Confesseur
                   du Roi, le R. P. Desmarets, qui se piquoit aussi de Mtaphysique *, & qui [153] fut en Thologie son guide, son
                   flambeau & sa sauve-garde.

                     Toujours mditant, toujours crivant, lisant trs-peu & ne voyant presque personne, uniquement livr dans sa
                   solitude  l'objet actuel qui l'occupoit, venoit-on l'interrompre pour lui demander un service, il paroissoit couter 
                   peine ce qu'on lui disoit, il en revenoit toujours dans la conversation au livre qu'il faisoit alors, & cependant finissoit
                   toujours par rendre le service qu'on lui avoit demand.

                     Enfin il abandonna Mdecine, Chirurgie, Physiologie, Physique, Mtaphysique & Thologie, pour s'occuper
                   uniquement des matires d'administration; il fut le chef & le chef trs-revr, de la Secte qu'on appelle des
                   conomistes, si on peut donner le nom de Secte  une Socit de Citoyens clairs, vertueux, & qui portent
                   l'amour du bien public jusqu' cet enthousiasme, toujours respectable aux yeux de l'homme de bien, mais
                   quelquefois dangereux (car pour l'honneur de la France nous n'osons dire ridicule) chez une Nation lgre &
                   frivole, assez peu claire sur ses vritables intrts pour prfrer ceux qui l'amusent  ceux qui l'instruisent, &
                   ceux qui la flattent  ceux qui la servent.

                     Les disciples de M. Quesnay, semblables  ceux de Pythagore, ne l'appeloient que le Matre par excellence;
                   comme les Elves de cet ancien Philosophe, ils auroient vo-[154]lontiers rpondu  leurs adversaires: le Matre
                   l'a dit. La Science conomique qu'il leur avoit enseigne, toit aussi pour eux la Science tout court; nom qu'elle
                   mriteroit en effet d'obtenir, si elle joignoit  l'utilit bien reconnue de son objet, la certitude rigoureuse dont
                   peuvent se vanter d'autres Sciences, aussi utiles peut-tre, mais plus modestes, qui souffrent que des
                   connoissances assez peu dignes de ce nom, le partagent, nanmoins avec elles.

                     Une Socit savante, qui s'est forme depuis peu*, & qui a pour objet l'encouragement des Arts utiles, fait
                   gloire de compter parmi ses principaux Membres les plus illustres Disciples de M. Quesnay. Cette Acadmie (car
                   elle en mrite bien le nom) vraiment digne d'tre protge, mais n'ayant jusqu'ici d'autres ressources que son zle,
                   propose  ses frais des sujets de Prix, sur les matires, sinon les plus brillantes dans la spculation, au moins les
                   plus intressantes dans la pratique. Ainsi elle diffre des autres Acadmies, en ce qu'elle paye pour faire le bien, &
                   que les autres sont payes.

                     M. Quesnay eut des Sectateurs dans une classe mme o il n'en auroit gure espr. Un Marchand Confiseur a
                   pris pour enseigne cette inscription, en lettres d'or: A l'ami des maximes conomiques de Franois Quesnay.
                   Ce Marchand qui prtend tre [155] au moins en date, le premier des conomistes, desire que le Public en soit
                   instruit, * & il parot juste de lui donner cette satisfaction.

                     A l'ge de 80 ans, l'amour des Mathmatiques, que M. Quesnay avoit  peine effleures dans sa jeunesse,
                   s'empara tout--coup de lui, & l'absorba tout entier, comme avoient fait tous les objets de ses mditations
                   prcdentes; mais  cet ge il toit trop tard pour venir frapper  cette porte, que trente ans plus tt cet esprit
                   patient & profond auroit peut-tre enfonce avec succs. Il eut le malheur de trouver  la fois la trisection de
                   l'angle & la quadrature du cercle, & de dmontrer par des raisonnemens Mtaphysiques qui lui paroissoient hors
                   de doute, que la diagonale du quarr & son ct ne sont pas incommensurables. Son ge qui excusoit tout, & sa
                   juste rputation, que les erreurs de sa vieillesse ne pouvoient ternir, empchrent que ses lucubrations
                   gomtriques ne fissent tort  ses autres ouvrages. Il ne faut pas, disoit  cette occasion un Mathmaticien trop
                   caustique, qu'un Chef de Secte se mle d'crire sur la Gomtrie quand il ne la fait pas; car cette maudite
                   science est la mesure [156] de la justesse de l'esprit; & qui draisonne en Mathmatiques, o un bon esprit
                   ne draisonne jamais, est plus que suspect de ne pas raisonner parfaitement sur le reste, o il est plus facile
                   de s'garer. Il et t trop dur & trop injuste de faire une application sevre de cet apophtgme  un vieillard
                   illustr, & consum par ses veilles. Aussi ne la fit-on pas.

                     Celui qui crit cet loge, li depuis long-temps avec M. Quesnay, fit tout ce qu'il put pour pargner  son ami
                   ses carts gomtriques; mais il le trouva si persuad, si opinitre, & sur-tout si heureux par son erreur, qu'il crut
                   devoir l'en laisser jouir en paix. L'essentiel, a dit un grand Roi de nos jours, vrai Philosophe, quoique Monarque &
                   Guerrier, l'essentiel est d'tre heureux, le ft-on en jouant aux quilles; si cette maxime est vraie pour tout ge,
                    plus forte raison l'est-elle pour un vieillard de 80 ans, quand il a le bonheur de pouvoir encore s'amuser en
                   crivant ses rveries. Notre vieux Philosophe toit si enivr des siennes, qu'elles le consoloient de la goutte dont il
                   toit rong. Il faut bien, disoit-il paisiblement, avoir quelques maux  mon ge: les autres sont paralytiques,
                   attaqus de la pierre, sourds, aveugles, imbcilles, & moi goutteux; c'est ma part, & je m'y soumets.

                     Il mourut le 16 Dcembre 1774, accabl de travaux & d'infirmits, avec toute [157] la tranquillit d'un sage,
                   observant & souffrant en paix le dprissement de la machine. Non-seulement sa mort fut honore des regrets &
                   des loges de ses amis; mais ses Disciples conomistes de tout ge & de tout tat, firent  l'envi l'Apothose de
                   leur cher & illustre matre. Il la mritoit par ses connoissances, par ses lumires, par son humanit, par son
                   dsintressement, enfin par ses travaux & ses vertus.

                     Parmi ses Pangyristes, il en est un d'une trs-grande naissance, M. le Comte d'Albon, qui dans l'ge de la
                   dissipation & des plaisirs a pour toutes les connoissances utiles cette ardeur que la jeunesse augmente encore dans
                   une me honnte. Jacques d'Albon, Marchal de S. Andr, qui ne savoit pas lire, seroit fort tonn sans doute de
                   voir un de ses descendans faire le Pangyrique d'un Mdecin qui n'toit pas mme n Gentilhomme; ce Marchal
                   n'auroit surement pas fait l'loge du grand Mdecin Fernel son contemporain; mais le nom de Fernel est devenu
                   pour le moins aussi clbre que celui de Saint-Andr. M. le Comte d'Albon, par ses connoissances & par ses
                   talens, est fait pour acqurir un jour la clbrit dans tous les genres.

                     Ainsi, depuis les Philosophes jusqu'aux habitans de la Cour, depuis les Acadmies jusqu'aux Boutiques, M.
                   Quesnay a trouv dans toutes les classes de zls sectateurs; & cette multitude de partisans n'est pas [158] un
                   petit loge pour un sage isol, qui vivoit dans la retraite, plus occup de mriter des disciples que d'en chercher.


Le musicien Rameau formula en divers crits la manire dont il concevait thoriquement son art: Trait de l'harmonie rduite  ses principes naturels (1722),
Nouveau systme de musique thorique (1726), Gnration harmonique (1737). Vinrent encore d'autres travaux, dont un mmoire "o on expose les
fondements d'un systme de musique thorique & pratique" (1749), plus tard intitul par son auteur Dmonstration du principe de l'harmonie (1), que l'Acadmie
des Sciences, en 1750, demanda  d'Alembert d'examiner. Deux ans plus tard, celui-ci publiait ses lments de musique suivant les principes de M. Rameau:

     "En lisant les excellents traits que M. Rameau a donns sur son art, j'ai compos ce petit ouvrage,  la prire de quelques amis, qui dsiraient, quoique
     peu verss dans la musique, de s'instruire des dcouvertes et des principes de cet illustre artiste." (2) 

 

Il s'agit donc, en principe, d'un ouvrage d'initiation qui, selon ce que prtend son auteur, ne supposerait "aucune autre connaissance de musique, que celle des
syllabes ut, r, mi, fa, sol, la, si, que tout le monde sait." Bien que le livre soit court (210 pages in octavo) et d'un style trs clair, il ne faut pas se faire d'illusion: sa
lecture ne peut avoir de sens que si l'on fait l'effort de confronter la thorie  la pratique et, notamment, d'excuter et d'couter les accords et les enchanements qui
font l'objet de son tude. Je commencerai ici par rendre compte brivement de ces lments en les accompagnant le cas chant de quelques commentaires; cela
me permettra de les situer dans l'histoire gnrale des thories musicales et de tenter ainsi d'en valuer la porte. L'ouvrage de d'Alembert comportent deux parties:
1) une thorie gnrale de l'harmonie, 2) un abrg des rgles de composition. Dans l'ensemble, conformment au titre, le mathmaticien reste fidle aux conceptions
de Rameau, ce qui faisait dire  celui-ci, en mai 1752:

     "M. d'Alembert [...] a cherch dans mes Ouvrages [...] des vrits  simplifier,  rendre plus familires, plus lumineuses, & par consquent plus utiles au
     grand nombre [...] Il n'a pas ddaign de se mettre  la porte mme des Enfants [...] Enfin il m'a donn la consolation de voir ajouter  la solidit de
     mes principes une simplicit dont je les sentais susceptibles, mais que je ne leur aurais donne qu'avec beaucoup plus de peine, & peut-tre moins
     heureusement que lui [...]. Les sciences & les arts [...] hteraient rciproquement leur progrs, si les Auteurs prfrant l'intrt de la vrit  celui de
     l'amour propre, les uns avaient la modestie d'accepter des secours, les autres la gnrosit d'en offrir." [EM, 211-212]

 

La seconde dition (1779) est enrichie d'un Discours prliminaire qui permet de se faire une assez juste ide de la dmarche suivie par d'Alembert.
L'encyclopdiste, qui est aussi un empiriste, a trouv chez Rameau la thorie musicale qui lui convient et qu'il se propose d'exposer en amliorant sa cohrence (3). Il
commence par rejeter toutes les autres, anciennes ou modernes, leur reprochant de ne pas faire appel  l'exprience (4). 

 

Les conceptions grecques, ou celles qui s'en inspirent (5), sont repousses:

     "Nous avons d'ailleurs banni [...] toutes considrations sur les proportions & progressions gomtriques, arithmtiques & harmoniques [......]
     proportions, dont nous croyons l'usage tout  fait inutile, & mme, si nous l'osons dire, tout  fait illusoire dans la thorie de la Musique." [EM, xii]

 

Se trouve exclue, de mme, la thorie de la concidence des coups (6), qui constituait la thorie "normale" au temps de Galile et de Mersenne:

     "Les uns attribuent les diffrents degrs de plaisirs que les accords nous font prouver,  la concurrence plus ou moins frquente des vibrations [...]
     Mais pourquoi la concurrence des vibrations, c'est--dire, leur direction dans le mme sens, & la proprit de recommencer frquemment ensemble,
     est-elle une si grande source de plaisir? Sur quoi est fonde cette supposition gratuite?" [EM, xxiv]

 

Se trouve exclue encore la thorie de l'ordre ou de la simplicit:

     "Les autres ]attribuent les diffrents degrs de plaisirs que les accords nous font prouver[  la simplicit plus ou moins grande du rapport [des
     vibrations]. [...] Comment l'oreille est-elle si sensible  la simplicit des rapports, lorsque le plus souvent ces rapports sont inconnus  celui dont
     l'organe est d'ailleurs le plus vivement affect par une bonne musique?"; [ibidem] (7) 

 

Cette fois, c'est sans doute, parmi d'autres possible, le mathmaticien Euler (8) qui est vis; et semblablement un peu plus loin, lorsque d'Alembert stigmatise

     "[...] ces Musiciens qui se croyant Gomtres, ou ces Gomtres qui se croyant Musiciens, entassent dans leurs crits chiffres sur chiffres, imaginant
     peut-tre que cet appareil est ncessaire  l'Art." [EM, xxx]

 

 

Si toutes les thories qui prcdent ne recueillent que la dsapprobation de d'Alembert, quelle est donc la sienne propre, ou du moins celle qu'il forme  partir des
conceptions de Rameau?

     "Il ne faut point chercher ici cette vidence frappante, qui est le propre des seuls ouvrages de Gomtrie, & qui se rencontre si rarement dans ceux o
     la Physique se mle. Il entrera toujours dans la thorie des phnomnes musicaux une sorte de Mtaphysique, que ces phnomnes supposent
     implicitement, & qui y porte son obscurit naturelle; on ne doit point s'attendre en cette matire  ce qu'on appelle dmonstration; c'est beaucoup que
     d'avoir rduit les principaux faits en un systme bien li & bien suivi, de les avoir dduits d'une seule exprience, [...]"

Cet "aveu", ainsi que l'appelle un peu plus loin d'Alembert, dcrit le principe de sa dmarche ou, pour le moins, la manire dont son auteur la peroit. Fonde sur une
exprience que je vais bientt rappeler, la thorie musicale, dit-il, relve de la physique et non de la pure mathmatique. Cela entrane que l'on ne peut pas y obtenir
de dmonstration - d'Alembert rserve ce terme aux mathmatiques - mais que l'on peut tout de mme y pratiquer des dductions. Un lecteur moderne pourrait
penser qu'entre dmonstration et dduction la diffrence est mince. Mais ce n'est pas ainsi que d'Alembert interprte les mots. Alors que dans les mathmatiques la
dmonstration est purement logique, 

     "dans les matires de Physique [...] il n'est gure permis d'employer que des raisonnements d'analogie & de convenance [...]." [EM, xiv]

 

D'o rsulte une absence de certitude totale, car 

     "Il n'est pas surprenant, que dans un sujet o l'analogie seule peut avoir lieu, ce guide vienne  manquer tout  coup pour l'explication de certains
     phnomnes." [EM, xv] D'Alembert affirme que la thorie musicale est bien dans ce cas, c'est--dire qu'elle est une science physico-mathmatique
     particulire. Et peut-tre dpend-elle de plusieurs expriences "pour former un systme exact & complet" (EM, xvii).

 

Mais n'est-il pas surprenant d'entendre d'Alembert affirmer qu'il n'y a pas de dmonstration dans les sciences physico-mathmatiques? Pour le comprendre, il faut se
souvenir que le terme de science physique dsigne  ses yeux, selon l'tymologie et comme chez Aristote, la science de la nature. C'est dire qu'il y a plusieurs sortes
de physique, selon les phnomnes tudis. Il y a par exemple la physique mathmatique de la mcanique (9) et de l'astronomie, mais il y a aussi la physique de la
chaleur et du magntisme (qui n'taient pas encore mathmatiss au XVIIIe sicle) (10). Ainsi deux raisons, l'une de fond, l'autre de circonstance, motivent-elles le
refus de d'Alembert d'attribuer la moindre valeur dmonstrative  la thorie musicale. La mesure y tant quasiment impossible (car il s'agit de sensations subjectives),
la thorie musicale relve de la physique non newtonienne, elle est encore trs empirique. Par ailleurs, comme on l'a vu au dbut de cet article, Rameau ayant abus
du terme de dmonstration (11), il convenait de le bannir de toute rflexion sur la musique.

 

Exposer maintenant brivement la thorie de Rameau et d'Alembert. Tout repose sur deux "expriences". La premire est celle du corps sonore qui, s'il rsonne, fait
entendre

     "outre le son principal & son octave, deux autres sons trs aigus, dont l'un est la douzime au-dessus du son principal, c'est--dire l'octave de la quinte
     de ce son; & l'autre est la dix-septime majeure au-dessus de ce mme son, c'est--dire la double octave de sa tierce majeure." [EM, 14]

 

La seconde exprience est celle de la profonde ressemblance entre un son et l'octave suprieure ou infrieure. Bien entendu, ces expriences ne sont pas justifies.
Elles sont seulement des constats empiriques,  partir desquels sont tirs les principes fondamentaux de la thorie. D'Alembert, cependant, n'ignore nullement que
l'octave, l'octave de la quinte et la double octave de la tierce majeure correspondent respectivement aux sons de frquence double, triple et quintuple de celle du son
fondamental. Aussi note-t-il:

     "[Des physiciens], aprs avoir remarqu [...] que la vibration totale d'une corde musicale est le mlange de plusieurs vibrations particulires, en
     concluent que le son produit par le corps sonore doit tre multiple, comme il l'est en effet. Mais pourquoi ce son multiple n'en parat-il renfermer que
     trois, & pourquoi ces trois prfrablement  d'autres?" [EM, xxii]

Nous sommes ici apparemment trs proche de la reconnaissance de la prsence des harmoniques, ou sons partiels, dans tout son musical - d'autant que Sauveur les
avait pratiquement constats de manire exprimentale dans le cas des cordes vibrantes (12). Mais nous en sommes en fait encore loign d'un sicle, car c'est
seulement avec Helmholtz que la perception des sons partiels atteindra  un niveau de comprhension bien suprieur (il faudra pour cela disposer de la thorie
mathmatique des sries de Fourier). En ralit, d'Alembert ne souhaite nullement que les sons partiels suprieurs  l'harmonique 5 soient reconnus par l'oreille, car,
comme nous allons le comprendre dans un instant, cela dtruirait sa thorie de la musique. En vertu de la seconde "exprience", la premire permet de dire que tout
son musical contient le fondamental, l'octave, la quinte et la tierce majeure. Voil justifi l'accord le plus consonant de tous, l'accord parfait majeur (ut mi sol ut (13)
).

     "Cet accord est l'ouvrage de la nature" [EM, 20]

Jusqu'ici nous avons bien une dduction logique d'un lment harmonique  partir des principes de la thorie. Les choses ne sont dj plus si simples en ce qui
concerne l'accord parfait mineur (ut mib sol ut). Il s'agit de justifier la tierce mineure (mib). D'Alembert rpond que ce son, comme le fondamental (ut), a la proprit
de faire rsonner la quinte (sol) qui lui est distante d'une tierce majeure. Et ainsi,

     "cet arrangement ut mib sol, est aussi dict par la nature [...], quoique moins immdiatement que le premier; & en effet l'exprience prouve que l'oreille
     s'en accommode  peu prs aussi bien." [EM, 23] (14)

 

Il faut reconnatre qu' prsent la dduction n'est plus purement logique, mais qu'il y entre un choix, c'est--dire une de ces raisons de convenance dont parlait
d'Alembert dans le Discours prliminaire. Il va maintenant y en avoir bien d'autres. 

Sitt dfini ces deux accords, qui constituent des lments musicaux statiques c'est--dire harmoniques, d'Alembert introduit la notion de basse fondamentale: un
chant, donc un lment dynamique c'est--dire mlodique, qui marchera par quinte (ou moins naturellement par tierce) (15). Il ne lui est pas difficile, alors, de dfinir
les modes et les gammes, comme consquences de ce qui prcde. Ainsi la basse fondamentale fa, ut, sol, accompagne de ses sons harmoniques (16), dfinit-elle
le mode majeur qui contient tous les sons ut, r, mi, fa, sol, la, si (mais pas dans cet ordre). On remarquera qu'une nouvelle raison de "convenance" s'introduit en
cette matire: pourquoi limiter la basse fondamentale  trois notes, sinon justement pour retrouver l'ensemble des sons de la gamme diatonique classique?

Comment retrouver ensuite ces sons dans la disposition particulire et traditionnelle de la gamme diatonique? C'est une nouvelle difficult que la thorie ne peut
surmonter qu'au prix de nouveaux lments arbitraires, toujours ces raisons de "convenance" annonces dans le Discours prliminaire. A vrai dire, cette partie de
la thorie prend l'aspect d'une reconstruction, au sens que ce terme a en histoire des sciences. Il s'agit de justifier le chant ut, r, mi, fa, sol, la, si. Or les notes de
basse fondamentale fa, ut, sol, qui dfinissent  elles seules le mode d'ut, ne suffisent pas  ce rsultat. Il faut y ajouter le son r, et d'Alembert ne voit aucune raison
justifiant cette complication (17). Bien entendu, la gamme de Zarlino ne s'est pas historiquement forme comme le dit d'Alembert, puisqu'elle est le rsultat d'une
longue volution mettant notamment en oeuvre l'addition de plusieurs ttracordes. D'Alembert ne l'ignore pas. En fait, rien n'interdit de penser comme lui que la basse
fondamentale a servi de guide, plus ou moins conscient, dans l'laboration des gammes. Force est de reconnatre que le triomphe de la musique tonale classique
trouve dans la notion de basse fondamentale un principe d'explication vraisemblable. Seule la thorie des sons partiels et des battements plus ou moins dsagrables
qu'ils engendrent, de Helmholtz, viendra supplanter celle de la basse fondamentale, d'ailleurs plus en la compltant qu'en la contredisant (18).

Bien des lments sont exposs et expliqus dans l'ouvrage de d'Alembert, le temprament, les cadences, la gamme mineure, toujours par ce mlange d'arguments
directement tirs des deux expriences du corps sonore et de raisons qui ressortissent au domaine du got (19). Pour ne pas m'attarder, je me limiterai ici  la
question des accords dissonants et de quelques notions sur leur emploi.

D'Alembert cherche d'abord un accord sur la dominante sol, caractrisant cette note comme quinte d'ut dans le mode d'ut majeur. L'accord parfait majeur sol, si, r
ne peut convenir, puisqu'il pourrait figurer en sol majeur ou en d'autres tons encore. En ajoutant la dissonance fa, c'est--dire en composant l'accord de septime de
dominante sol si r fa, on parvient au but [EM, 76-77]. Par des raisonnements analogues d'Alembert introduit de mme l'accord qu'il appelle de grande sixte, fa la
ut r, ainsi que son renversement r fa la ut. Il faut comprendre que ces accords pourront tre employs directement dans la basse fondamentale,  la place des
accords parfaits.

La notion de dissonance est justifie d'une manire analogue  celle qui avait servi  expliquer la consonance. Est consonant tout accord qui, par ses harmoniques, se
trouve dj dans la nature. Semblablement, est dissonante toute combinaison de sons qui ne peut tre ramene  un tel tat naturel (20).

D'autres accords de septimes sont encore mentionns et utilisables dans la basse fondamentale [EM, 89]. Je ne parlerai que de l'accord de septime diminue, dont
la prsentation de d'Alembert montre bien jusqu'o il lui faut parfois aller pour "reconstruire" les lments de l'harmonie classique. Prenant l'exemple de sol# si r fa,
d'Alembert nous explique qu'on peut le considrer comme la runion, dans le mode de la mineur, de l'accord de dominante mi sol# si r et de l'accord de septime
sur la sous-dominante r fa la si, ce qui commence par donner mi sol# si r fa la.

 

     "Or si l'on laissait subsister ainsi cet accord, il serait dsagrable  l'oreille,  cause des dissonances multiplies, r mi, mi fa, la sol#, la si, r sol# [...];
     de sorte que pour viter cet inconvnient, on retranche d'abord le gnrateur la, qui [...] est comme sous-entendu dans r, & la quinte ou dominante mi,
     dont la note sensible sol# est cense tenir la place; ainsi il ne reste plus que l'accord sol# si r fa [...]" [EM, 91]

Je crois qu'on comprendra nettement, sur un tel exemple, pourquoi un esprit habitu  la rigueur mathmatique comme celui de d'Alembert insiste sur le caractre
hypothtico-dductif de la thorie de la musique.

 

Le premier livre donne encore les rgles de prparation et de rsolution des dissonances dans les diffrents modes. Le second livre introduit notamment la basse
continue: ce n'est autre chose que la basse fondamentale renverse (au sens o l'on parle aujourd'hui, en harmonie, des renversements d'un accord). La thorie
harmonique se trouve ainsi trs logiquement construite. En principe, la basse fondamentale ne doit porter que des accords parfaits et des accords de septime, plus
l'accord de grande sixte. La basse continue, qui est celle qu'on joue rellement, admet ces accords et tous leurs renversements, accords de sixte, de quarte et sixte,
de seconde, etc.

 

 

Pour conclure, je voudrais d'abord r-examiner si d'Alembert n'utilise bien, comme il le prtend, que "des raisonnements d'analogie & de convenance [...]"? Ensuite,
je dirai quelques mots de la thorie d'Euler (qui est  peu prs contemporaine de celle de Rameau et d'Alembert), et cela m'amnera  montrer quelle place
remarquable,  mon avis, tiennent les lments de musique dans l'histoire des thories musicales.

J'ai dit pourquoi d'Alembert refusait le terme de dmonstration pour la thorie musicale, mais que cela ne diminuait certes pas la valeur logique de son ouvrage. Un
lment supplmentaire mrite d'tre soulign  cet gard, ce sont les continuels renvois dont il maille son texte. En cela sans doute se reconnat le mathmaticien,
plus encore que dans ses calculs, assez nombreux et seulement donns en notes, des rapports numriques des intervalles. Le style de l'ouvrage s'apparente de
manire vidente  celui d'un trait de gomtrie, encore qu'on n'y trouve ni dfinitions, ni propositions, ni thormes, mais seulement des chapitres et des
paragraphes. D'ailleurs cette diffrence mme est certainement voulue. Il n'importe, ces renvois constituent la preuve que les raisonnements ne sont pas de pure
analogie ou de "convenance", mais ressortissent galement  la logique. Une lecture du trait de d'Alembert impressionne justement par la richesse de tout ce qui est
dduit. Le plus tonnant, peut-tre, est qu'on est en prsence d'un vrai trait d'harmonie, thorique et pratique (comme l'annonce le titre), qui respecte les donnes
de la musique tonale de son temps et qui les justifie, autant et aussi rigoureusement que possible. Mais si d'Alembert n'a pas voulu faire oeuvre de mathmaticien en
musique, c'est peut-tre aussi parce qu'il avait prsent  l'esprit l'exemple, mauvais pour lui, de Euler (21). Celui-ci avait en effet publi en 1739 un Tentamen novae
theoriae musicae dans lequel toute la musique se trouvait "explique" par la notion d'ordre. Plus exactement, selon lui, le plaisir musical prenait sa source dans la
perception d'une certaine perfection, cette dernire ne pouvant provenir que d'un ordre cach (22). Cet ordre, c'tait celui des rapports des nombres de vibration
des sons. Au fond, la thorie d'Euler reprenait celle de la concidence des coups, mais en l'amplifiant magistralement du point de vue arithmtique. Non content de
classer les simples consonances de deux sons, le mathmaticien allemand passait la musique entire (et mme toute musique  venir possible) au crible de son
analyse: accord de plus de deux sons, suite d'accords, morceaux de musique entiers, instruments, gammes et modes! Le tout illustr d'impressionnants tableaux de
chiffres s'talant parfois sur plusieurs pages.

En tous points, ses conceptions taient  l'oppos de celles de d'Alembert,  commencer par le but mme qu'il se fixait dans son Essai:

 

     "Cum musicam nobis propositum sit ad modum philosophicarum disciplinarum pertractare, in quibus nihil, nisi cuius cognitio et veritas ex praecedentibus
     explicari possit, proferre licet, ante omnia est exponenda doctrina de sonis et auditu..." (23)

Le travail d'Euler est une oeuvre pleine d'imagination qui parat malheureusement  la fois trop tmraire et nanmoins un peu archaque, en ce sens qu'elle ne fait que
reprendre, en la dveloppant presque  outrance, la conception de la musique comme branche des mathmatiques. Mais tout n'est pas ngatif dans ce travail, et
peut-tre moins encore dans les trois ou quatre articles que le mathmaticien a consacr au mme sujet le restant de sa vie. Je pense, en particulier,  son
"explication" de l'accord de dominante. On a vu ci-dessus que pour d'Alembert, l'agrgat sol si r fa tait un accord parfait majeur sol si r additionn de la septime
fa, dissonance ajoute afin de marquer sans ambigut le ton de ut. Pour Euler, cela est faux. Si fa tait une dissonance, pourquoi ne pas en faire entendre n'importe
quelle autre? La vraie raison de ce nouvel accord de la musique "moderne" tient au fait que les frquences de vibration des quatre notes sont proportionnelles aux
nombres 36 45 54 64, de plus petit commun multiple 8640, et que l'oreille, qui tolre quelque imprcision, "corrige" le dernier en 63, rendant l'ensemble divisible
par neuf (24), ce qui abaisse le plus petit commun multiple  420. De la sorte, l'accord de dominante n'est pas une dissonance, mais une nouvelle consonance. 

Je n'insisterai pas sur cette question, qui est encore sujet de controverse aujourd'hui. Malgr tout et globalement, il faut bien convenir que d'Alembert,  la mme
poque, est "du bon ct" de l'histoire, alors que son confrre allemand regarde vers le pass.

 

Mais si pour d'Alembert la science de la musique est de la physique, s'il n'admet pas que la perception de l'ordre puisse la fonder, comment peut-il justifier le
caractre esthtique de l'art des sons? Pourquoi le fait que les composants de l'accord parfait majeur soient prsents dans les deux expriences fondamentales
explique-t-il sa consonance et sa beaut? Au premier abord, il semble que la rduction de la thorie musicale  la physique doive lui retirer toute valeur esthtique.
Et de fait, je crois qu'il y a l une difficult, presque une lacune dans la thorie de d'Alembert. Car enfin, quel lien y a-t-il entre la consonance subjective d'un
ensemble de sons, c'est--dire "dont l'usage plat  l'oreille" [EM, 12], et le fait qu'il soit "l'ouvrage de la nature" [EM, 20]? Comment la nature pourrait-elle plaire,
puisque, comme l'a exprim ailleurs d'Alembert, le sens du mot devrait se rsumer dans l'action rciproque des corps, dans leur mcanisme (25)? Il me semble que
sur ce point comme sur tout le reste de la thorie on peut constater que l'empirisme de d'Alembert se situe  mi-chemin entre les conceptions anciennes
(l'identification de l'art  l'imitation de la nature se trouve dj chez Aristote) et celles qui suivront, d'inspiration positive, pour lesquelles, aussi loin qu'aille une thorie
de la sensation, il y a toujours un moment o l'on doit passer sans explication des faits physiques aux vnements vcus dans leur subjectivit (26).

 

Ainsi peut-on mesurer, en dfinitive, le degr d'volution atteint au milieu du XVIIIe sicle par la thorie de la musique, grce  Rameau et d'Alembert. Partie d'une
croyance quasi religieuse en la vertu des nombres (pythagorisme, VIe s. AV JC), elle s'est lentement achemine vers des conceptions plus "positives", l'analyse
physiologique de l'oreille interne par Helmholtz constituant un aboutissement majeur dans cette conqute. A mi-chemin entre cet aboutissement et la thorie de la
"concidence des coups" (ou son amplification arithmtique par Euler), l'oeuvre musicale de d'Alembert reprsente une tape importante, historiquement trs bien
situe et qui rvle en passant que le grand mathmaticien, tait aussi un homme bien vers dans l'art des sons (27). 


                                                         NOTES

1. [EM, xvi]. Cette rfrence, comme les suivantes sauf indication contraire, renvoie aux Elments de musique suivant les principes de M. Rameau, 2e dition,
1779 (rdition rcente: Editions d'aujourd'hui, "Les introuvables", Plan-de-la-Tour, 1984 [la 1re dition date de 1752] ).

2. [EM], avertissement de la premire dition, p. iii. Ici comme dans les autres citations, je modernise l'orthographe. 

3. Par la suite, l'entente entre l'artiste et le mathmaticien s'est gte, Rameau, apparemment "gris" par son succs de thoricien, ayant prtendu fonder la Gomtrie
sur les expriences qui lui avaient servi de principes harmoniques! [EM, 212].

4. Le musicien Tartini est le seul qui trouve, en partie, grce  ses yeux: "...Tartini nous a donn en 1754 un Trait de l'harmonie, fond sur un principe diffrent de
celui de M. Rameau. Ce principe consiste dans une trs belle exprience." (EM, xix) (c'est celle dite des sons rsultants, que Helmholtz a par la suite exploite dans
tous ses dtails, bien qu'elle ft secondaire par rapport au phnomne des battements, qu'il prenait, avec celui de la dcomposition des sons musicaux en sons
partiels, comme phnomne fondamental de sa propre thorie). Malheureusement, entre les mains d'un artiste peu vers dans l'art de raisonner, la tentative choue:
"Mais son livre est crit d'une manire si obscure, qu'il nous est impossible d'en porter aucun jugement; [...] il serait  souhaiter que l'Auteur engaget quelque
Homme de Lettres vers dans la Musique & dans l'art d'crire,  dvelopper des ides qu'il n'a pas rendu assez nettement [...]" [EM, xx]

5. On pense ici aux conceptions pythagoriciennes rapportes par la tradition et notamment  la Division du canon, un court trait de l'cole euclidienne.

6. Sur cette thorie, cf. H.F. Cohen, Quantifying Music, Reidel, 1984, Chap. 3. Cf. aussi P. Bailhache, Cordes vibrantes et consonances chez Beeckman,
Mersenne et Galile, Sciences et techniques en perspective, "Musique et mathmatiques", 23, 1993, p. 73-91.

7. D'Alembert ignore ici, volontairement ou non, la thorie leibnizienne de la musique comme arithmtique inconsciente (cf. par exemple P. Bailhache, Leibniz et
la thorie de la musique, Klincksieck, coll. "Domaine musicologique", 1992, p. 147, 151).

8. Euler avait publi en 1739 un long trait de thorie musicale, fond sur la beaut de l'ordre et l'arithmtique des proportions, dont je dirai quelques mots dans ma
conclusion.

9. Dans la mcanique elle-mme, la statique reste pour d'Alembert implicitement situe du ct des mathmatiques (cf. ses tentatives de dmonstration gomtrique
du principe de la composition des forces). 

10. Cf. M. Paty, Rapport des mathmatiques et de la physique chez d'Alembert, Dix-huitime sicle, 16, 1984, p. 69-79.

11. "La Dmonstration du principe de l'harmonie par M. Rameau, ne portait point ce titre dans le Mmoire qu'il a prsent en 1749  l'Acadmie des Sciences,
& que cette Compagnie a approuv d'ailleurs..." [EM, xvj].

12. Cf. Sauveur, "Systme gnral des intervalles et des sons, et son application  tous les systmes et  tous les instruments de musique", Mmoire de l'Acadmie
Royale des Sciences, 1701, Section IX, "Des sons harmoniques", rimprim in Joseph Sauveur, Colleted Writings on Musical Acoustics (Paris 1700-1713), ed.
by Rudolf Rasch, The Diapason Press, Utrecht, 1984, p. 149.

13. Comme d'Alembert je donnerai des exemples en ut pour le mode majeur, en la ou ut pour le mode mineur.

14. La supriorit scientifique de d'Alembert sur Rameau apparat nettement  cette occasion, le musicien faisant appel  une troisime exprience, mal dcrite, (il
s'agit de celle de la vibration par influence) pour justifier l'accord parfait mineur.

15. Les termes statique et dynamique sont de moi. 

16. Comme on l'a compris, par harmoniques, d'Alembert entend seulement les sons partiels de la premire exprience. 

17. fa, ut, sol produisent, par la basse fondamentale sol, ut, sol, ut, fa, ut, fa, ce que d'Alembert appelle l'chelle diatonique des Grecs: si, ut, r, mi, fa, sol, la. Pour
que l'chelle dmarre d'ut et non de si, il faut employer la basse fondamentale ut, sol, ut, fa, ut, sol, r, sol, ut. [EM, 30-39].

18. Cf. P. Bailhache, Valeur actuelle de l'acoustique musicale de Helmholtz, Revue d'histoire des sciences, XXXIX/4, 1986, pp. 301-324.

19. Un exemple typique de ce mlange: les cadences, qui reposent l'oreille en satisfaisant son dsir de revenir au gnrateur, c'est--dire  la tonique, doivent tre
pratiques au moins toutes les quatre mesures. Un bon exemple, en revanche, de dduction directe est celui du 37 (p. 26): deux accords parfaits ne peuvent se
succder diatoniquement).

20. D'Alembert s'exprime un peu moins clairement: "La raison qui rend la dissonance dsagrable, c'est que les sons qui la forment ne se confondent nullement 
l'oreille, & sont entendus par elle comme deux sons distincts, quoique frapps  la fois." [EM, 13]

21. Sur les travaux d'Euler en thorie de la musique, cf. P. Bailhache, Deux mathmaticiens musiciens: Euler et d'Alembert, Physis, Rivista internazionale di storia
della scienza, vol. XXXII, Nuova Serie, Fasc. 1, 1995, p. 1-35 (communication au XIXe Congrs International d'Histoire des sciences, Saragosse, 22-29 aot
1993).

22. Cach, parce qu'on ne peroit pas directement l'ordre des rapports des sons, comme on peut voir le bel ordonnancement du mcanisme d'une horloge. On
pense  Leibniz, mais Euler ne le cite pas.

23. "Notre dessein tant de traiter la musique comme on traite les sciences exactes, o il est permis de rien avancer dont la vrit ne puisse tre dmontre par ce
qui prcde, nous devons avant tout exposer la doctrine du son et de l'oue;...", Tentamen novae theoriae musicae, in Opera omnia, series tertia, vol. primum,
1926, p. 207 (trad. fr. de l'Association des capitaux intellectuels pour favoriser le dveloppement des sciences physiques et mathmatiques, Bruxelles, 1839 (?), p.
1). 24. Produisant ainsi les nombres 4 5 6 7.

25. Encyclopdie, art. "Nature".

26. Ainsi, chez Helmholtz, ce passage a lieu dans la constatation que des battements de priode 30 Hertz sont dsagrables.

27. Quant  la valeur esthtique, infrieure, que d'Alembert accordait  la musique comparativement aux autres arts, cf. notamment J. Chouillet, D'Alembert et
l'esthtique, Dix-huitime sicle, 16, 1984, p. 137-149.

Lettre de d'Alembert  M. J.-J. Rousseau [Document lectronique]: sur l'article Genve tir du
septime volume de l'Encyclopdie



                                                                                                                       p389


La lettre que vous m' avez fait l' honneur de
m' adresser, monsieur, sur l' article Genve de
l' encyclopdie, a eu tout le succs que vous deviez
en attendre. En intressant les philosophes par les
vrits rpandues dans votre ouvrage, et les gens
de got par l' loquence et la chaleur de votre
style, vous avez encore su plaire  la multitude
par le mpris mme que vous tmoignez pour elle,
et que vous eussiez peut-tre marqu davantage en
affectant moins de le montrer.

                                                                                                                       p390


Je ne me propose pas de rpondre prcisment  votre
lettre, mais de m' entretenir avec vous sur ce qui en
fait le sujet, et de vous communiquer mes rflexions
bonnes ou mauvaises; il seroit trop dangereux de
lutter contre une plume telle que la vtre, et je
ne cherche point  crire des choses brillantes,
mais des choses vraies.
Une autre raison m' engage  ne pas demeurer dans le
silence; c' est la reconnoissance que je vous dois
des gards avec lesquels vous m' avez combattu. Sur
ce point seul je me flatte de ne vous point cder.
Vous avez donn aux gens de lettres un exemple digne
de vous, et qu' ils imiteront peut-tre enfin quand
ils connotront mieux leurs vrais intrts. Si la
satyre et l' injure n' toient pas aujourd' hui le ton
favori de la critique, elle eroit plus honorable
 ceux qui l' exercent, et plus utile  ceux qui en
ont l' objet. On ne craindroit point de s' avilir en
y rpondant; on ne songeroit qu'  s' clairer avec
une candeur et une estime rciproque; la vrit
seroit connue, et personne ne seroit offens; car
c' est moins la vrit qui blesse, que la maniere
de la dire.

                                                                                                                       p391


Vous avez eu dans votre lettre trois objets
principaux; d' attaquer les spectacles pris en
eux-mmes; de montrer que quand la morale pourroit
les tolrer, la constitution de Geneve ne lui
permettroit pas d' en avoir; de justifier enfin
les pasteurs de votre glise sur les sentimens que
je leur ai attribus en matiere de religion. Je
suivrai ces trois objets avec vous, et je m' arrterai
d' abord sur le premier, comme sur celui qui
intresse le plus grand nombre des lecteurs. Malgr
l' tendue de la matiere, je tcherai d' tre le plus
court qu' il me sera possible; il n' appartient qu' 
vous d' tre long et d' tre l, et je ne dois pas me
flatter d' tre aussi heureux en carts.
Le caractere de votre philosophie, monsieur, est
d' tre ferme et inexorable dans sa marche. Vos
principes poss, les consquences sont ce qu' elles
peuvent; tant pis pour nous si elles sont fcheuses;
mais  quelque point qu' elles le soient, elles ne
vous le paroissent jamais assez pour vous forcer 
revenir sur les principes. Bien loin de craindre les
objections qu' on peut faire contre vos paradoxes,
vous prvenez

                                                                                                                       p392


ces objections en y rpondant par des paradoxes
nouveaux. Il me semble voir en vous (la comparaison
ne vous offensera pas sans doute) ce chef intrpide
des rformateurs, qui pour se dfendre d' une hrsie
en avanoit une plus grave, qui commena par
attaquer les indulgences, et finit par abolir la
messe. Vous avez prtendu que la culture des sciences
et des arts est nuisible aux moeurs; on pouvoit
vous objecter que dans une socit police cette
culture est du moins ncessaire jusqu'  un certain
point, et vous prier d' en fixer les bornes; vous
vous tes tir d' embarras en coupant le noeud, et
vous n' avez cru pouvoir nous rendre heureux et
parfaits, qu' en nous rduisant  l' tat de btes.
Pour prouver ce que tant d' opras franois avoient
si bien prouv avant vous, que nous n' avons point de
musique, vous avez dclar que nous ne pouvions
en avoir, et que si nous en avions une, ce seroit
tant pis pour nous. Enfin, dans la vue d' inspirer
plus efficacement  vos compatriotes l' horreur de la
comdie, vous la reprsentez comme une des plus
pernicieuses inventions des hommes, et pour me

                                                                                                                       p393


servir de vos propres termes, comme un divertissement
plus barbare que les combats des gladiateurs.
Vous procdez avec ordre, et ne portez pas d' abord
les grands coups.  ne regarder les spectacles que
comme un amusement, cette raison seule vous parot
suffire pour les condamner. la vie est si courte,
dites-vous, et le tems si prcieux. Qui en doute,
monsieur? Mais en mme tems la vie est si
malheureuse, et le plaisir si rare! Pourquoi envier
aux hommes, destins presque uniquement par la
nature  pleurer et  mourir, quelques dlassemens
passagers, qui les aident  supporter l' amertume ou
l' insipidit de leur existence! Si les spectacles,
considrs sous ce point de vue, ont un dfaut  mes
yeux, c' est d' tre pour nous une distraction trop
lgere et un amusement trop foible, prcisment par
cette raison qu' ils se prsentent trop  nous sous
la seule ide d' amusement, et d' amusement ncessaire
 notre oisivet. L' illusion se trouvant rarement
dans les reprsentations thatrales, nous ne les
voyons que comme un jeu qui nous laisse presque
entirement  nous. D' ailleurs le plaisir superficiel

                                                                                                                       p394


et momentan qu' elles peuvent produire, est encore
affoibli par la nature de ce plaisir mme, qui tout
imparfait qu' il est, a l' inconvnient d' tre trop
recherch, et, si on peut parler de la sorte,
appell de trop loin. Il a fallu, ce me semble,
pour imaginer un pareil genre de divertissement,
que les hommes en eussent auparavant essay et us
de bien des especes; quelqu' un qui s' ennuyoit
cruellement (c' toit vraisemblablement un prince)
doit avoir eu la premiere ide de cet amusement
rafin, qui consiste  reprsenter sur des planches
les infortunes et les travers de nos semblables pour
nous consoler ou nous gurir des ntres, et  nous
rendre spectateurs de la vie, d' acteurs que nous y
sommes, pour nous en adoucir le poids et les malheurs.
Cette rflexion triste vient quelquefois troubler le
plaisir que je gote au thatre;  travers les
impressions agrables de la scene, j' apperois de
tems en tems malgr moi et avec une sorte de chagrin
l' empreinte fcheuse de son origine; surtout dans
ces momens de repos, o l' action suspendue et
refroidie laissant l' imagination tranquille, ne
montre plus que la reprsentation au lieu de la
chose,

                                                                                                                       p395


et l' acteur au lieu du personnage. Telle est,
monsieur, la triste destine de l' homme jusque dans
les plaisirs mme; moins il peut s' en passer, moins
il les gote; et plus il y met de soins et d' tude,
moins leur impression est sensible. Pour nous en
convaincre par un exemple encore plus frappant que
celui du thatre, jettons les yeux sur ces maisons
dcores par la vanit et par l' opulence, que le
vulgaire croit un sjour de dlices, et o les
rafinemens d' un luxe recherch brillent de toutes
parts; elles ne rappellent que trop souvent au riche
blaz qui les a fait construire, l' image importune
de l' ennui qui lui a rendu ces rafinemens ncessaires.
Quoi qu' il en soit, monsieur, nous avons trop besoin
de plaisirs, pour nous rendre difficiles sur le
nombre ou sur le choix. Sans doute tous nos
divertissemens forcs et factices, invents et mis
en usage par l' oisivet, sont bien au-dessous des
plaisirs si purs et si simples que devroient nous
offrir les devoirs de citoyen, d' ami, d' poux, de
fils, et de pere: mais rendez-nous donc, si vous le
pouvez, ces devoirs moins pnibles et moins tristes;
ou

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souffrez qu' aprs les avoir remplis de notre mieux,
nous nous consolions de notre mieux aussi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez les peuples
plus heureux, et par consquent les citoyens moins
rares, les amis plus sensibles et plus constans, les
peres plus justes, les enfans plus tendres, les femmes
plus fideles et plus vraies; nous ne chercherons
point alors d' autres plaisirs que ceux qu' on gote
au sein de l' amiti, de la patrie, de la nature et
de l' amour. Mais il y a longtems, vous le savez, que
le siecle d' Astre n' existe plus que dans les fables,
si mme il a jamais exist ailleurs. Solon disoit
qu' il avoit donn aux athniens, non les meilleures
lois en elles-mmes, mais les meilleures qu' ils
pussent observer. Il en est ainsi des devoirs qu' une
saine philosophie prescrit aux hommes, et des
plaisirs qu' elle leur permet. Elle doit nous
supposer et nous prendre tels que nous sommes, pleins
de passions et de foiblesses, mcontens de nous-mmes
et des autres, runissant  un penchant naturel pour
l' oisivet, l' inquitude et l' activit dans les
desirs. Que reste-t-il  faire  la philosophie,
que de pallier

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 nos yeux par les distractions qu' elle nous offre,
l' agitation qui nous tourmente ou la langueur qui
nous consume? Peu de personnes ont, comme vous,
monsieur, la force de chercher leur bonheur dans la
triste et uniforme tranquillit de la solitude. Mais
cette ressource ne vous manque-t-elle jamais 
vous-mme? N' prouvez-vous jamais au sein du repos,
et quelquefois du travail, ces momens de dgot et
d' ennui qui rendent ncessaires les dlassemens ou
les distractions? La socit seroit d' ailleurs trop
malheureuse, si tous ceux qui peuvent se suffire
ainsi que vous, s' en bannissoient par un exil
volontaire. Le sage en fuyant les hommes, c' est--dire,
en vitant de s' y livrer; (car c' est la seule
maniere dont il doit les fuir), leur est au moins
redevable de ses instructions et de son exemple;
c' est au milieu de ses semblables que l' tre suprme
lui a marqu son sjour, et il n' est pas plus
permis aux philosophes qu' aux rois d' tre hors de
chez eux.
Je reviens aux plaisirs du thatre. Vous avez laiss
avec raison aux dclamateurs de la chaire, cet
argument si

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rebattu contre les spectacles, qu' ils sont contraires
 l' esprit du christianisme, qui nous oblige de nous
mortifier sans cesse. On s' interdiroit sur ce
principe les dlassemens que la religion condamne
le moins. Les solitaires austeres de port royal,
grands prdicateurs de la mortification chrtienne,
et par cette raison grands adversaires de la comdie,
ne se refusoient pas dans leur solitude, comme l' a
remarqu Racine, le plaisir de faire des sabots,
et celui de tourner les jsuites en ridicule.
Il semble donc que les spectacles,  ne les
considrer encore que du ct de l' amusement, peuvent
tre accords aux hommes, du moins comme un jouet
qu' on donne  des enfans qui souffrent. Mais ce n' est
pas seulement un jouet qu' on a prtendu leur donner,
ce sont des leons utiles dguises sous l' apparence
du plaisir. Non-seulement on a voulu distraire de
leurs peines ces enfans adultes; on a voulu que ce
thatre, o ils ne vont en apparence que pour rire
ou pour pleurer, devnt pour eux, presque sans qu' ils
s' en apperussent, une cole de moeurs et de vertu.
Voil,

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monsieur, de quoi vous croyez le thatre incapable;
vous lui attribuez mme un effet absolument contraire,
et vous prtendez le prouver.
Je conviens d' abord avec vous, que les crivains
dramatiques ont pour but principal de plaire, et que
celui d' tre utiles est tout au plus le second;
mais qu' importe, s' ils sont en effet utiles, que ce
soit leur premier ou leur second objet? Soyons de
bonne foi, monsieur, avec nous-mmes, et convenons
que les auteurs de thatre n' ont rien en cela qui
les distingue des autres. L' estime publique est le
but principal de tout crivain; et la premiere
vrit qu' il veut apprendre  ses lecteurs, c' est
qu' il est digne de cette estime. En vain
affecteroit-il de la ddaigner dans ses ouvrages;
l' indiffrence se tait, et ne fait point tant de
bruit; les injures mme dites  une nation ne sont
quelquefois qu' un moyen plus piquant de se rappeller
 son souvenir. Et le fameux cynique de la grece et
bientt quitt ce tonneau d' o il bravoit les
prjugs et les rois, si les athniens eussent

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pass leur chemin sans le regarder et sans l' entendre.
La vraie philosophie ne consiste point  fouler aux
pieds la gloire, et encore moins  le dire, mais 
n' en pas faire dpendre son bonheur, mme en
tchant de la mriter. On n' crit donc, monsieur, que
pour tre lu, et on ne veut tre lu que pour tre
estim; j' ajoute, pour tre estim de la multitude,
de cette multitude mme, dont on fait d' ailleurs
(et avec raison) si peu de cas. Une voix secrette et
importune nous crie, que ce qui est beau, grand et
vrai, plat  tout le monde, et que ce qui n' obtient
pas le suffrage gnral, manque apparemment de
quelqu' une de ces qualits. Ainsi quand on cherche
les loges du vulgaire, c' est moins comme une
rcompense flatteuse en elle-mme, que comme le gage
le plus sr de la bont d' un ouvrage. L' amour propre
qui n' annonce que des prtentions modres, en
dclarant qu' il se borne  l' approbation du petit
nombre, est un amour propre timide qui se console
d' avance, ou un amour propre mcontent qui se console
aprs coup. Mais quel que soit le but d' un crivain,
soit d' tre lou, soit d' tre utile, ce but

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n' importe guere au public; ce n' est point l ce qui
regle son jugement, c' est uniquement le degr de
plaisir ou de lumiere qu' on lui a donn. Il honore
ceux qui l' instruisent, il encourage ceux qui
l' amusent, il applaudit ceux qui l' instruisent en
l' amusant. Or les bonnes pieces de thatre me
paroissent runir ces deux derniers avantages. C' est
la morale mise en action, ce sont les prceptes
rduits en exemples; la tragdie nous offre les
malheurs produits par les vices des hommes, la
comdie les ridicules attachs  leurs dfauts;
l' une et l' autre mettent sous les yeux ce que la
morale ne montre que d' une maniere abstraite et dans
une espece de lointain. Elles dveloppent et
fortifient par les mouvemens qu' elles excitent en
nous, les sentimens dont la nature a mis le germe
dans nos ames.
On va, selon vous, s' isoler au spectacle, on y va
oublier ses proches, ses concitoyens et ses amis. Le
spectacle est au contraire celui de tous nos
plaisirs qui nous rappelle le plus aux autres hommes,
par l' image qu' il nous prsente de la vie humaine,
et par les impressions qu' il nous donne et qu' il nous

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laisse. Un pote dans son enthousiasme, un gometre
dans ses mditations profondes, sont bien plus isols
qu' on ne l' est au thatre. Mais quand les plaisirs
de la scene nous feroient perdre pour un moment le
souvenir de nos semblables, n' est-ce pas l' effet
naturel de toute occupation qui nous attache, de tout
amusement qui nous entrane? Combien de momens dans
la vie o l' homme le plus vertueux oublie ses
compatriotes et ses amis sans les aimer moins; et
vous-mme, monsieur, n' auriez-vous renonc  vivre
avec les vtres que pour y penser toujours?
Vous avez bien de la peine, ajoutez-vous,  concevoir
cette regle de la potique des anciens, que le
thatre purge les passions en les excitant. La
regle, ce me semble, est vraie, mais elle a le
dfaut d' tre mal nonce; et c' est sans doute par
cette raison qu' elle a produit tant de disputes,
qu' on se seroit pargnes si on avoit voulu s' entendre.
Les passions dont le thatre tend  nous garantir ne
sont pas celles qu' il excite; mais il nous en
garantit en excitant en nous les passions contraires;
j' entends ici par passion, avec la plupart des
crivains

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de morale, toute affection vive et profonde, qui
nous attache fortement  son objet. En ce sens, la
tragdie se sert des passions utiles et louables,
pour rprimer les passions blmables et nuisibles;
elle emploie, par exemple, les larmes et la
compassion dans Zare, pour nous prcautionner
contre l' amour violent et jaloux; l' amour de la
patrie dans Brutus, pour nous gurir de l' ambition;
la terreur et la crainte de la vengeance cleste
dans Smiramis, pour nous faire har et viter le
crime. Mais si avec quelques philosophes on n' attache
l' ide de passion qu' aux affections criminelles, il
faudra pour lors se borner  dire, que le thatre
les corrige en nous rappellant aux affections
naturelles ou vertueuses, que le crateur nous a
donnes pour combattre ces mmes passions.
" voil, objectez-vous, un remede bien foible et
cherch bien loin... etc. "

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l' homme est naturellement bon, je le veux; cette
question demanderoit un trop long examen; mais
vous conviendrez du moins que la socit, l' intrt,
l' exemple, peuvent faire de l' homme un tre mchant.
J' avoue que quand il voudra consulter sa raison, il
trouvera qu' il ne peut tre heureux que par la
vertu; et c' est en ce seul sens que vous pouvez
regarder l' amour de la vertu comme inn dans nous,
car vous ne croyez pas apparemment que le foetus 
et les enfans  la mammelle ayent aucune notion du
juste et de l' injuste. Mais la raison ayant 
combatre en nous des passions qui touffent sa voix,
emprunte le secours du thatre pour imprimer plus
profondment dans notre ame les vrits que nous
avons besoin d' apprendre. Si ces vrits glissent sur
les sclrats dcids, elles trouvent dans le coeur
des autres une entre plus facile; elles s' y
fortifient quand elles y toient dj graves;
incapables peut-tre de ramener les hommes

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perdus, elles sont au moins propres  empcher les
autres de se perdre. Car la morale est comme la
mdecine; beaucoup plus sre dans ce qu' elle fait
pour prvenir les maux, que dans ce qu' elle tente
pour les gurir.
L' effet de la morale du thatre est donc moins
d' oprer un changement subit dans les coeurs
corrompus, que de prmunir contre le vice les ames
foibles par l' exercice des sentimens hontes, et
d' affermir dans ces mmes sentimens les ames
vertueuses. Vous appellez passagers et striles les
mouvemens que le thatre excite, parce que la
vivacit de ces mouvemens semble ne durer que le
tems de la piece; mais leur effet, pour tre lent
et comme insensible, n' en est pas moins rel aux
yeux du philosophe. Ces mouvemens sont des secousses
par lesquelles le sentiment de la vertu a besoin
d' tre rveill dans nous; c' est un feu qu' il faut
de tems en tems ranimer et nourrir pour l' empcher
de s' teindre.
Voil, monsieur, les fruits naturels de la morale
mise en action sur le thatre; voil les seuls
qu' on en puisse attendre. Si elle n' en a pas de plus
marqus,

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croyez-vous que la morale rduite aux prceptes
en produise beaucoup davantage? Il est bien rare
que les meilleurs livres de morale rendent vertueux
ceux qui n' y sont pas disposs d' avance; est ce
une raison pour proscrire ces livres? Demandez 
nos prdicateurs les plus fameux combien ils font
de conversions par an; il vous rpondront qu' on en
fait une ou deux par siecle, encore faut-il que le
siecle soit bon; sur cette rponse leur dfendrez-vous
de prcher, et  nous de les entendre?
" belle comparaison! Direz-vous... etc. "

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pourquoi non, monsieur, si on leur rend ces sclrats
odieux dans leur triomphe mme? Peut-on mieux nous
instruire  la vertu, qu' en nous montrant d' un
ct les succs du crime, et en nous faisant envier
de l' autre le sort de la vertu malheureuse? Ce n' est
pas dans la prosprit ni dans l' lvation qu' on a
besoin d' apprendre  l' aimer, c' est dans l' abjection
et dans l' infortune. Or sur cet effet du thatre j' en
appelle avec confiance  votre propre tmoignage;
interrogez les spectateurs l' un aprs l' autre au
sortir de ces tragdies que vous croyez une cole
de vice et de crime; demandez-leur lequel ils
aimeroient mieux tre, de Britannicus ou de Nron,
d' Atre ou de Thieste, de Zopire ou de Mahomet;
hsiteront-ils sur la rponse? Et comment
hsiteroient-ils? Pour nous borner  un seul
exemple, quelle leon plus propre  rendre le
fanatisme excrable,

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et  faire regarder comme des monstres ceux qui
l' inspirent, que cet horrible tableau du quatrieme
acte de Mahomet, o l' on voit Sede, gar par un
zele affreux, enfoncer le poignard dans le sein de
son pere? Vous voudriez, monsieur, bannir cette
tragdie de notre thatre? Plt  Dieu qu' elle y
ft plus ancienne de deux cens ans! L' esprit
philosophique qui l' a dicte seroit de mme date
parmi nous, et peut-tre et pargn  la nation
franoise, d' ailleurs si paisible et si douce, les
horreurs et les atrocits religieuses auxquelles elle
s' est livre. Si cette tragdie laisse quelque chose
 regretter aux sages, c' est de n' y voir que les
forfaits causs par le zele d' une fausse religion,
et non les malheurs encore plus dplorables, o le
zele aveugle pour une religion vraie peut quelquefois
entraner les hommes.
Ce que je dis ici de Mahomet, je crois pouvoir le
dire de mme des autres tragdies qui vous paroissent
si dangereuses. Il n' en est, ce me semble, aucune
qui ne laisse dans notre ame aprs la reprsentation,
quelque grande et utile leon de morale plus ou
moins dveloppe.

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Je vois dans Oedipe un prince, fort  plaindre sans
doute, mais toujours coupable, puisqu' il a voulu
contre l' avis mme des dieux, braver sa destine;
dans Phedre une femme que la violence de sa passion
peut rendre malheureuse, mais non pas excusable,
puisqu' elle travaille  perdre un prince vertueux
dont elle n' a pu se faire aimer; dans Catilina,
le mal que l' abus des grands talens peut faire au
genre humain; dans Mde et dans Atre les effets
abominables de l' amour criminel et irrit, de la
vengeance et de la haine. D' ailleurs quand ces
pieces ne nous enseigneroient directement aucune
vrit morale, seroient elles pour cela blmables
ou pernicieuses? Il suffiroit pour les justifier de
ce reproche, de faire attention aux sentimens
louables, ou tout au moins naturels, qu' elles
excitent en nous; Oedipe et Phedre l' attendrissement
sur nos semblables, Atre et Mde le frmissement
et l' horreur. Quand nous irions  ces tragdies,
moins pour tre instruits que pour tre remus,
quel seroit en cela notre crime et le leur?
Elles seroient pour les honntes gens, s' il est
permis d' employer

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cette comparaison, ce que les supplices sont pour
le peuple, un spectacle o ils assisteroient par le
seul besoin que tous les hommes ont d' tre mus.
C' est en effet ce besoin, et non pas, comme on le
croit communment, un sentiment d' inhumanit qui fait
courir le peuple aux excutions des criminels. Il
voit au contraire ces excutions avec un mouvement
de trouble et de piti, qui va quelquefois jusques
 l' horreur et aux larmes. Il faut  ces ames rudes,
concentres et grossieres, des secousses fortes pour
les branler. La tragdie suffit aux ames plus
dlicates et plus sensibles; quelquefois mme,
comme dans Mde et dans Atre, l' impression est
trop violente pour elles. Mais bien loin d' tre alors
dangereuse, elle est au contraire importune; et un
sentiment de cette espece peut-il tre une source de
vices et de forfaits? Si dans les pieces o l' on
expose le crime  nos yeux, les sclrats ne sont
pas toujours punis, le spectateur est afflig qu' ils
ne le soient pas: quand il ne peut en accuser le
pote, toujours oblig de se conformer  l' histoire,
c' est alors, si je puis parler ainsi, l' histoire elle
mme qu' il

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accuse; et il se dit en sortant:
faisons notre devoir, et laissons faire aux dieux.
Aussi dans un spectacle qui laisseroit plus de
libert au pote, dans notre opra, par exemple, qui
n' est d' ailleurs ni le spectacle de la vrit ni
celui des moeurs, je doute qu' on pardonnt 
l' auteur de laisser jamais le crime impuni. Je me
souviens d' avoir vu autrefois en manuscrit un opra
d' Atre, o ce monstre prissoit cras de la
foudre, en criant avec une satisfaction barbare,
tonnez, dieux impuissans, frappez, je suis veng.
Cette situation vraiment thatrale, seconde par une
musique effrayante, et produit, ce me semble, un
des plus heureux dnouemens qu' on puisse imaginer
au thatre lyrique.
Si dans quelques tragdies on a voulu nous intresser
pour des sclrats, ces tragdies ont manqu leur
objet; c' est la faute du pote et non du genre;
vous trouverez des historiens mme qui ne sont pas
exempts de ce reproche; en accuserez-vous l' histoire?
Rappellez-vous,

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monsieur, un de nos chefs-d' oeuvre en ce genre, la
conjuration de Venise de l' abb de st Real, et
l' espece d' intrt qu' il nous inspire (sans l' avoir
peut-tre voulu) pour ces hommes qui ont jur la
ruine de leur patrie; on s' afflige presque aprs
cette lecture de voir tant de courage et d' habilet
devenus inutiles; on se reproche ce sentiment, mais
il nous saisit malgr nous, et ce n' est que par
rflexion qu' on prend part au salut de Venise. Je
vous avouerai  cette occasion (contre l' opinion
assez gnralement tablie) que le sujet de
venise sauve me parot bien plus propre au
thatre que celui de Manlius Capitolinus, quoique
ces deux pieces ne different guere que par les noms
et l' tat des personnages; des malheureux qui
conspirent pour se rendre libres, sont moins odieux
que des snateurs qui cabalent pour se rendre matres.
Mais ce qui parot, monsieur, vous avoir choqu le
plus dans nos pieces, c' est le rle qu' on y fait
jouer  l' amour. Cette passion, le grand mobile des
actions des hommes, est en effet le ressort presque
unique du thatre franois;

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et rien ne vous parot plus contraire  la saine
morale que de rveiller par des peintures et des
situations sduisantes un sentiment si dangereux.
Permettez-moi de vous faire une question avant que
de vous rpondre. Voudriez-vous bannir l' amour de la
socit? Ce seroit je crois, pour elle un grand bien
et un grand mal. Mais vous chercheriez en vain 
dtruire cette passion dans les hommes; il ne
parot pas d' ailleurs que votre dessein soit de la
leur interdire, du moins si on en juge par les
descriptions intressantes que vous en faites, et
auxquelles toute l' austrit de votre philosophie
n' a pu se refuser. Or si on ne peut, et si on ne
doit peut-tre pas touffer l' amour dans le coeur des
hommes, que reste-t-il  faire, sinon de le diriger
vers une fin honnte, et de nous montrer dans des
exemples illustres ses fureurs et ses foiblesses, pour
nous en dfendre ou nous en gurir? Vous convenez
que c' est l' objet de nos tragdies; mais vous
prtendez que l' objet est manqu par les efforts
mme que l' on fait pour le remplir, que l' impression
du sentiment reste, et que la morale est bientt
oublie. Je prendrai, monsieur,

                                                                                                                       p414


pour vous rpondre, l' exemple mme que vous apportez
de la tragdie de Brnice, o Racine a trouv
l' art de nous intresser pendant cinq actes avec ces
seuls mots, je vous aime, vous tes empereur et je
pars; et o ce grand pote a su rparer par les
charmes de son style le dfaut d' action et la
monotonie de son sujet. Tout spectateur sensible, je
l' avoue, sort de cette tragdie le coeur afflig,
partageant en quelque maniere le sacrifice qui cote
si cher  Titus, et le dsespoir de Brnice
abandonne. Mais quand ce spectateur regarde au fond
de son ame, et approfondit le sentiment triste qui
l' occupe, qu' y apperoit-il, monsieur, un retour
affligeant sur le malheur de la condition humaine,
qui nous oblige presque toujours de faire cder nos
passions  nos devoirs. Cela est si vrai, qu' au
milieu des pleurs que nous donnons  Brnice, le
bonheur du monde attach au sacrifice de Titus, nous
rend inexorables sur la ncessit de ce sacrifice
mme dont nous le plaignons; l' intrt que nous
prenons  sa douleur, en admirant sa vertu, se
changeroit en indignation s' il succomboit  sa
foiblesse.

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En vain Racine mme, tout habile qu' il toit dans
l' loquence du coeur, et essay de nous reprsenter
ce prince, entre Brnice d' un ct et Rome de
l' autre, sensible aux prieres d' un peuple qui
embrasse ses genoux pour le retenir, mais cdant aux
larmes de sa matresse; les adieux les plus
touchans de ce prince  ses sujets ne le rendroient
que plus mprisable  nos yeux; nous n' y verrions
qu' un monarque vil, qui pour satisfaire une passion
obscure, renonce  faire du bien aux hommes, et qui
va dans les bras d' une femme oublier leurs pleurs.
Si quelque chose au contraire adoucit  nos yeux la
peine de Titus, c' est le spectacle de tout un
peuple devenu heureux par le courage du prince:
rien n' est plus propre  consoler de l' infortune,
que le bien qu' on fait  ceux qui souffrent, et
l' homme vertueux suspend le cours de ses larmes en
essuyant celles des autres. Cette tragdie, monsieur,
a d' ailleurs un autre avantage, c' est de nous rendre
plus grands  nos propres yeux en nous montrant de
quels efforts la vertu nous rend capables. Elle ne
rveille en nous la plus puissante et la plus douce
de toutes

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les passions, que pour nous apprendre  la vaincre,
en la faisant cder, quand le devoir l' exige,  des
intrts plus pressants et plus chers. Ainsi elle
nous flatte et nous leve tout  la fois, par
l' exprience douce qu' elle nous fait faire de la
tendresse de notre ame, et par le courage qu' elle
nous inspire pour rprimer ce sentiment dans ses
effets, en conservant le sentiment mme.
Si donc les peintures qu' on fait de l' amour sur nos
thatres toient dangereuses, ce ne pourroit tre
tout au plus que chez une nation dj corrompue, 
qui les remedes mme serviroient de poison; aussi
suis-je persuad, malgr l' opinion contraire o
vous tes, que les reprsentations thatrales sont
plus utiles  un peuple qui a conserv ses moeurs,
qu'  celui qui auroit perdu les siennes. Mais quand
l' tat prsent de nos moeurs pourroit nous faire
regarder la tragdie comme un nouveau moyen de
corruption, la plupart de nos pieces me paroissent
bien propres  nous rassurer  cet gard. Ce qui
devroit, ce me semble, vous dplaire le plus dans
l' amour que nous mettons si

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frquemment sur nos thatres, ce n' est pas la
vivacit avec laquelle il est peint, c' est le rle
froid et subalterne qu' il y joue presque toujours.
L' amour, si on en croit la multitude, est l' ame de
nos tragdies; pour moi, il m' y parot presque aussi
rare que dans le monde. La plupart des personnages
de Racine mme ont  mes yeux moins de passion que
de mtaphysique, moins de chaleur que de galanterie.
Qu' est-ce que l' amour dans Mithridate, dans
Iphignie, dans Britannicus, dans Bajazet mme
et dans Andromaque, si on en excepte quelques
traits des rles de Roxane et d' Hermione? Phedre
est peut-tre le seul ouvrage de ce grand homme, o
l' amour soit vraiment terrible et tragique; encore
y est-il dfigur par l' intrigue obscure d' Hippolite
et d' Aricie. Arnaud l' avoit bien senti, quand il
disoit  Racine: pourquoi cet Hippolite
amoureux? le reproche toit moins d' un casuiste
que d' un homme de got; on sait la rponse que
Racine lui fit; eh, monsieur, sans cela
qu' auroient dit les petits matres? ainsi c' est
 la frivolit de la nation que Racine a sacrifi
la perfection de sa piece. L' amour dans

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Corneille, est encore plus languissant et plus
dplac: son gnie semble s' tre puis dans le
cid  peindre cette passion, et il faut avouer qu' il
l' a peinte en matre; mais il n' y a presqu' aucune
de ses autres tragdies que l' amour ne dpare et ne
refroidisse. Ce sentiment exclusif et imprieux, si
propre  nous consoler de tout ou  nous rendre tout
insupportable,  nous faire jouir de notre
existence ou  nous la faire dtester, veut tre
sur le thatre comme dans nos coeurs, y rgner seul
et sans partage. Partout o il ne joue pas le
premier rle, il est dgrad par le second. Le seul
caractre qui lui convienne dans la tragdie, est
celui de la vhmence, du trouble et du dsespoir:
tez-lui ces qualits, ce n' est plus, si j' ose parler
ainsi, qu' une passion commune et bourgeoise. Mais,
dira-t-on, en peignant l' amour de la sorte, il
deviendra monotone, et toutes nos pieces se
ressembleront. Et pourquoi s' imaginer, comme ont fait
presque tous nos auteurs, qu' une piece ne puisse nous
intresser sans amour? Sommes-nous plus difficiles
ou plus insensibles que les athniens? Et ne
pouvons-nous pas trouver  leur

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exemple une infinit d' autres sujets capables de
remplir dignement le thatre, les malheurs de
l' ambition, le spectacle d' un hros dans l' infortune,
la haine de la superstition et des tyrans, l' amour
de la patrie, la tendresse maternelle? Ne faisons
point  nos franoises l' injure de penser que l' amour
seul puisse les mouvoir, comme si elles n' toient
ni citoyennes ni meres. Ne les avons-nous pas ves
s' intresser  la mort de Csar, et verser des
larmes  Mrope?
Je viens, monsieur,  vos objections sur la comdie.
Vous n' y voyez qu' un exemple continuel de libertinage,
de perfidie et de mauvaises moeurs; des femmes qui
trompent leurs maris, des enfans qui volent leurs
peres, d' honntes bourgeois dups par des fripons de
cour. Mais je vous prie de considrer un moment sous
quel point de vue tous ces vices nous sont reprsents
sur le thatre. Est-ce pour les mettre en honneur?
Nullement; il n' est point de spectateur qui s' y
mprenne; c' est pour nous ouvrir les yeux sur la
source de ces vices; pour nous faire voir dans nos
propres dfauts (dans des dfauts qui en eux-mmes
ne blessent point

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l' honntet) une des causes les plus communes des
actions criminelles que nous reprochons aux autres.
Qu' aprennons-nous dans George-Dandin? que le
drglement des femmes est la suite ordinaire des
mariages mal assortis o la vanit a prsid; dans
le bourgeois gentilhomme? qu' un bourgeois qui
veut sortir de son tat, avoir une femme de la
cour pour matresse, et un grand seigneur pour ami,
n' aura pour matresse qu' une femme perdue, et pour
ami qu' un honnte voleur; dans les scenes
d' Harpagon et de son fils? Que l' avarice des
peres produit la mauvaise conduite des enfans;
enfin dans toutes, cette vrit si utile, que les
ridicules de la socit y sont une source de
dsordres. et quelle maniere plus efficace
d' attaquer nos ridicules, que de nous montrer qu' ils
rendent les autres mchans  nos dpens? En vain
diriez-vous que dans la comdie nous sommes plus
frapps du ridicule qu' elle joue, que des vices dont
ce ridicule est la source. Cela doit tre, puisque
l' objet naturel de la comdie est la correction de
nos dfauts par le ridicule, leur antidote le plus
puissant, et non la correction de nos vices qui
demande

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des remedes d' un autre genre. Mais son effet n' est
pas pour cela de nous faire prfrer le vice au
ridicule; elle nous suppose pour le vice cette
horreur qu' il inspire  toute ame bien ne; elle
se sert mme de cette horreur pour combattre nos
travers; et il est tout simple que le sentiment
qu' elle suppose nous affecte moins (dans le moment
de la reprsentation) que celui qu' elle cherche 
exciter en nous; sans que pour cela elle nous fasse
prendre le change sur celui de ces deux sentimens qui
doit dominer dans notre ame. Si quelques comdies
en petit nombre s' cartent de cet objet louable, et
sont presque uniquement une cole de mauvaises moeurs,
on peut comparer leurs auteurs  ces hrtiques, qui
pour dbiter le mensonge, ont abus quelquefois de
la chaire de vrit.
Vous ne vous en tenez pas  des imputations gnrales.
Vous attaquez, comme une satyre cruelle de la vertu,
le misantrope de Moliere, ce chef-d' oeuvre de
notre thatre comique; si nanmoins le Tartufe 
ne lui est pas encore suprieur, soit par la
vivacit de l' action, soit par les situations
thatrales,

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soit enfin par la varit et la vrit des caracteres.
Je ne sai, monsieur, ce que vous pensez de cette
derniere piece, elle toit bien faite pour trouver
grace devant vous; ne ft-ce que par l' aversion
dont on ne peut se dfendre pour l' espece d' hommes
si odieuse que Moliere y a jous et dmasqus. Mais
je viens au misantrope. Moliere, selon vous, a eu
dessein dans cette comdie de rendre la vertu
ridicule. Il me semble que le sujet et les dtails
de la piece, que le sentiment mme qu' elle produit
en nous, prouvent le contraire. Moliere a voulu
nous apprendre, que l' esprit et la vertu ne suffisent
pas pour la socit, si nous ne savons compatir aux
foiblesses de nos semblables, et supporter leurs
vices mme; que les hommes sont encore plus borns
que mchans, et qu' il faut les mpriser sans le leur
dire. Quoique le misantrope divertisse les spectateurs,
il n' est pas pour cela ridicule  leurs yeux: il
n' est personne au-contraire qui ne l' estime, qui ne
soit port mme  l' aimer et  le plaindre. On rit
de sa mauvaise humeur, comme de celle d' un enfant
bien n et de beaucoup d' esprit. La seule chose que
j' oserois

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blmer dans le rle du misantrope, c' est qu' Alceste
n' a pas toujours tort d' tre en colere contre l' ami
raisonnable et philosophe, que Moliere a voulu lui
opposer comme un modele de la conduite qu' on doit
tenir avec les hommes. Philinte m' a toujours paru,
non pas absolument comme vous le prtendez, un
caractere odieux, mais un caractere mal dcid, plein
de sagesse dans ses maximes et de fausset dans sa
conduite. Rien de plus sens que ce qu' il dit au
misantrope dans la premiere scene sur la ncessit
de s' accommoder aux travers des hommes; rien de
plus foible que sa rponse aux reproches dont le
misantrope l' accable sur l' accueil affect qu' il
vient de faire  un homme dont il ne sait pas le
nom. Il ne disconvient pas de l' exagration qu' il
a mise dans cet accueil, et donne par l beaucoup
d' avantage au misantrope. Il devoit rpondre au
contraire, que ce qu' Alceste avoit pris pour un
accueil exagr, n' toit qu' un compliment ordinaire
et froid, une de ces formules de politesse dont les
hommes sont convenus de se payer rciproquement
lorsqu' ils n' ont rien  se dire. Le misantrope a
encore

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plus beau jeu dans la scene du sonnet. Ce n' est
point Philinte qu' Oronte vient consulter, c' est
Alceste; et rien n' oblige Philinte de louer
comme il fait le sonnet d' Oronte  tort et 
travers, et d' interrompre mme la lecture par ses
fades loges. Il devoit attendre qu' Oronte lui
demandt son avis, et se borner alors  des discours
gnraux, et  une approbation foible, parce qu' il
sent qu' Oronte veut tre lou, et que dans des
bagatelles de ce genre on ne doit la vrit qu'  ses
amis, encore faut-il qu' ils ayent grande envie ou
grand besoin qu' on la leur dise. L' approbation
foible de Philinte n' en et pas moins produit ce
que vouloit Moliere, l' emportement d' Alceste, qui
se pique de vrit dans les choses les plus
indiffrentes, au risque de blesser ceux  qui il
la dit. Cette colere du misantrope sur la complaisance
de Philinte n' en et t que plus plaisante, parce
qu' elle et t moins fonde; et la situation des
personnages et produit un jeu de thatre d' autant
plus grand, que Philinte et t partag entre
l' embarras de contredire Alceste et la crainte de
choquer Oronte. Mais je m' apperois, monsieur, que
je donne des leons  Moliere.

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Vous prtendez que dans cette scene du sonnet, le
misantrope est presque un Philinte, et ses je ne
dis pas cela rpts avant que de dclarer
franchement son avis, vous paroissent hors de son
caractere. Permettez-moi de n' tre pas de votre
sentiment. Le misantrope de Moliere n' est pas un
homme grossier, mais un homme vrai; ses je ne
dis pas cela, surtout de l' air dont il les
doit prononcer, font suffisamment entendre qu' il
trouve le sonnet dtestable; ce n' est que quand
Oronte le presse et le pousse  bout, qu' il doit
lever le masque et lui rompre en visiere. Rien
n' est, ce me semble, mieux mnag et gradu plus
adroitement que cette scene; et je dois rendre
cette justice  nos spectateurs modernes, qu' il en
est peu qu' ils coutent avec plus de plaisir. Aussi
je ne crois pas que ce chef-d' oeuvre de Moliere
(suprieur peut-tre de quelques annes  son
siecle) dt craindre aujourd' hui le sort quivoque
qu' il eut  sa naissance; notre parterre, plus
fin et plus clair qu' il ne l' toit il y a soixante
ans, n' auroit plus besoin du mdecin malgr lui pour
aller au misantrope. Mais je crois en mme tems

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avec vous, que d' autres chefs-d' oeuvre du mme
pote et de quelques autres, autrefois justement
applaudis, auroient aujourd' hui plus d' estime que
de succs; notre changement de got en est la
cause; nous voulons dans la tragdie plus d' action,
et dans la comdie plus de finesse. La raison en est,
si je ne me trompe, que les sujets communs sont
presqu' entirement puiss sur les deux thatres;
et qu' il faut d' un ct plus de mouvement pour nous
intresser  des hros moins connus, et de l' autre
plus de recherche et plus de nuance pour faire sentir
des ridicules moins apparens.
Le zele dont vous tes anim contre la comdie, ne
vous permet pas de faire grace  aucun genre, mme
 celui o l' on se propose de faire couler nos
larmes par des situations intressantes, et de nous
offrir dans la vie commune des modeles de courage et
de vertu; autant vaudroit, dites-vous,
aller au sermon. ce discours me surprend dans
votre bouche. Vous prtendiez un moment auparavant,
que les leons de la tragdie nous sont tiles,
parce qu' on n' y met sur le thatre que des

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hros, auxquels nous ne pouvons nous flatter de
ressembler; et vous blmez -prsent les pieces o
l' on n' expose  nos yeux que nos citoyens et nos
semblables; ce n' est plus comme pernicieux aux
bonnes moeurs, mais comme insipide et ennuyeux que
vous attaquez ce genre. Dites, monsieur, si vous le
voulez, qu' il est le plus facile de tous; mais ne
cherchez pas  lui enlever le droit de nous attendrir;
il me semble au contraire qu' aucun genre de pieces
n' y est plus propre; et s' il m' est permis de
juger de l' impression des autres par la mienne,
j' avoue que je suis encore plus touch des scenes
pathtiques de l' enfant prodigue, que des
pleurs d' Andromaque et d' Iphignie. Les
princes et les grands sont trop loin de nous, pour
que nous prenions  leurs revers le mme intrt
qu' aux ntres. Nous ne voyons, pour ainsi-dire, les
infortunes des rois qu' en perspective; et dans
le tems mme o nous les plaignons, un sentiment
confus semble nous dire pour nous consoler, que
ces infortunes sont le prix de la grandeur suprme,
et comme les degrs par lesquels la nature rapproche
les princes des autres

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hommes. Mais les malheurs de la vie prive n' ont
point cette ressource  nous offrir; ils sont
l' image fidele des peines qui nous affligent ou qui
nous menacent; un roi n' est presque pas notre
semblable, et le sort de nos pareils a bien plus de
droits  nos larmes.
Ce qui me parot blmable dans ce genre, ou plutt
dans la maniere dont l' ont trait nos potes, est
le mlange bizarre qu' ils y ont presque toujours
fait du pathtique et du plaisant; deux sentimens
si tranchans et si disparates ne sont pas faits
pour tre voisins; et quoiqu' il y ait dans la vie
quelques circonstances bizarres o l' on rit et o
l' on pleure  la fois, je demande si toutes les
circonstances de la vie sont propres  tre
reprsentes sur le thatre, et si le sentiment
trouble et mal dcid qui rsulte de cet alliage
des ris avec les pleurs, est prfrable au plaisir
seul de pleurer, ou mme au plaisir seul de rire?
les hommes sont tous de fer! s' crie l' enfant
prodigue, aprs avoir fait  son valet la peinture
odieuse de l' ingratitude et de la duret de ses
anciens amis; et les femmes? lui rpond le
valet, qui ne veut que faire rire le parterre;

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j' ose inviter l' illustre auteur de cette piece 
retrancher ces trois mots, qui ne sont l que pour
dfigurer un chef-d' oeuvre. Il me semble qu' ils
doivent produire sur tous les gens de got le mme
effet qu' un son aigre et discordant qui se feroit
entendre tout--coup au milieu d' une musique
touchante.
Aprs avoir dit tant de mal des spectacles, il ne
vous restoit plus, monsieur, qu'  vous dclarer aussi
contre les personnes qui les reprsentent et contre
celles qui, selon vous, nous y attirent; et c' est
de quoi vous vous tes pleinement acquitt par la
maniere dont vous traitez les comdiens et les
femmes. Votre philosophie n' pargne personne, et on
pourroit lui appliquer ce passage de l' criture,
et manus ejus contra omnes. selon vous, l' habitude
o sont les comdiens de revtir un caractere qui
n' est pas le leur, les accoutume  la fausset. Je
ne saurois croire que ce reproche soit srieux. Vous
feriez le procs sur le mme principe,  tous les
auteurs de pieces de thatre, bien plus obligs
encore que le comdien, de se transformer dans les
personnages qu' ils ont  faire parler sur la scene.

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Vous ajoutez qu' il est vil de s' exposer aux sifflets
pour de l' argent; qu' en faut-il conclure? Que
l' tat de comdien est celui de tous o il est le
moins permis d' tre mdiocre. Mais en rcompense,
quels applaudissemens plus flatteurs que ceux du
thatre? C' est l o l' amour propre ne peut se
faire illusion ni sur les succs, ni sur les chtes;
et pourquoi refuserions-nous  un acteur accueilli
et desir du public, le droit si juste et si noble
de tirer de son talent sa subsistance? Je ne dis
rien de ce que vous ajoutez (pour plaisanter sans
doute) que les valets en s' exerant  voler
adroitement sur le thatre, s' instruisent  voler
dans les maisons et dans les rues.
Suprieur, comme vous l' tes, par votre caractere
et par vos rflexions,  toute espece de prjugs,
toit-ce l, monsieur, celui que vous deviez
prfrer pour vous y soumettre et pour le dfendre?
Comment n' avez-vous pas senti, que si ceux qui
reprsentent nos pieces mritent d' tre deshonors,
ceux qui les composent mriteroient aussi de
l' tre; et qu' ainsi en levant les uns et en
avilissant les autres, nous avons t

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tout  la fois bien inconsquens et bien barbares?
Les grecs l' ont t moins que nous, et il ne faut
point chercher d' autres causes de l' estime o
les bons comdiens toient parmi eux. Ils
considroient sopus par la mme raison qu' ils
admiroient Euripide et Sophocle. Les romains, il
est vrai, ont pens diffremment; mais chez eux la
comdie toit joue par des esclaves; occups de
grands objets, ils ne vouloient employer que des
esclaves  leurs plaisirs.
La chastet des comdiennes, j' en conviens avec vous,
est plus expose que celle des femmes du monde; mais
aussi la gloire de vaincre en doit tre plus grande;
il n' est pas rare d' en voir qui rsistent long-tems,
et il seroit plus commun d' en trouver qui
rsistassent toujours, si elles n' toient comme
dcourages de la continence par le peu de
considration relle qu' elles en retirent. Le plus
sr moyen de vaincre les passions, est de les
combattre par la vanit; qu' on accorde des
distinctions aux comdiennes sages, et ce sera,
j' ose le prdire, l' ordre de l' tat le plus svere
dans ses moeurs. Mais

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quand elles voient que d' un ct, on ne leur fait
aucun gr de se priver d' amans, et que de l' autre
il est permis aux femmes du monde d' en avoir, sans
en tre moins considres, comment ne
chercheroient-elles pas leur consolation dans des
plaisirs qu' elles s' interdiroient en pure perte?
Vous tes du moins, monsieur, plus juste ou plus
consquent que le public; votre sortie sur nos
actrices en a valu une trs-violente aux autres
femmes. Je ne sai si vous tes du petit nombre
des sages qu' elles ont su quelquefois rendre
malheureux, et si par le mal que vous en dites,
vous avez voulu leur restituer celui qu' elles vous
ont fait. Cependant je doute que votre loquente
censure vous fasse parmi elles beaucoup d' ennemies;
on voit percer  travers vos reproches le got
trs-pardonnable que vous avez conserv pour elles,
peut-tre mme quelque chose de plus vif; ce
mlange de svrit et de foiblesse (pardonnez-moi
ce dernier mot) vous fera aisment obtenir grace;
elles sentiront du moins, et elles vous en sauront
gr, qu' il vous en a moins cot pour dclamer contre
elles avec chaleur,

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que pour les voir et les juger avec une indiffrence
philosophique. Mais comment allier cette indiffrence
avec le sentiment si sduisant qu' elles inspirent?
Qui peut avoir le bonheur ou le malheur de parler
d' elles sans intrt? Essayons nanmoins, pour les
apprcier avec justice, sans adulation comme sans
humeur, d' oublier en ce moment combien leur socit
est aimable et dangereuse; relisons Epictete avant
que d' crire, et tenons-nous fermes pour tre
austeres et graves.
Je n' examinerai point, monsieur, si vous avez raison
de vous crier, o trouvera-t-on une femme aimable
et vertueuse? comme le sage s' crioit autrefois,
o trouvera-t-on une femme forte? le genre
humain seroit bien  plaindre, si l' objet le plus
digne de nos hommages toit en effet aussi rare que
vous le dites. Mais si par malheur vous aviez raison,
quelle en seroit la triste cause? L' esclavage et
l' espece d' avilissement o nous avons mis les femmes;
les entraves que nous donnons  leur esprit et 
leur ame; le jargon futile, et humiliant pour elles
et pour nous, auquel nous avons rduit notre
commerce avec elles,

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comme si elles n' avoient pas une raison  cultiver,
ou n' en toient pas dignes; enfin l' ducation
funeste, je dirois presque meurtriere, que nous
leur prescrivons, sans leur permettre d' en avoir
d' autre; ducation o elles apprennent presque
uniquement  se contrefaire sans cesse,  n' avoir
pas un sentiment qu' elles n' touffent, une opinion
qu' elles ne cachent, une pense qu' elles ne
dguisent. Nous traitons la nature en elles comme
nous la traitons dans nos jardins, nous cherchons 
l' orner en l' touffant. Si la plupart des nations ont
agi comme nous  leur gard, c' est que par-tout les
hommes ont t les plus forts, et que partout le
plus fort est l' oppresseur et le tyran du plus
foible. Je ne sai si je me trompe, mais il me semble
que l' loignement o nous tenons les femmes de tout
ce qui peut les clairer et leur lever l' ame, est
bien capable, en mettant leur vanit  la gne, de
flatter leur amour propre. On diroit que nous sentons
leurs avantages, et que nous voulons les empcher
d' en profiter. Nous ne pouvons nous dissimuler que
dans les ouvrages de got et d' agrment, elles
russiroient mieux que nous,

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surtout dans ceux dont le sentiment et la tendresse
doivent tre l' ame; car quand vous dites qu' elles
ne savent ni dcrire, ni sentir l' amour mme, il
faut que vous n' ayez jamais lu les lettres d' Hlose,
ou que vous ne les ayez lues que dans quelque pote
qui les aura gtes. J' avoue que ce talent de peindre
l' amour au naturel, talent propre  un tems
d' ignorance, o la nature seule donnoit des leons,
peut s' tre affoibli dans notre siecle, et que les
femmes, devenues  notre exemple plus coquettes que
passionnes, sauront bientt aimer aussi peu que
nous et le dire aussi mal; mais sera-ce la faute
de la nature?  l' gard des ouvrages de gnie et de
sagacit, mille exemples nous prouvent que la
foiblesse du corps n' y est pas un obstacle dans les
hommes; pourquoi donc une ducation plus solide et
plus mle ne mettroit-elle pas les femmes  porte
d' y russir? Descartes les jugeoit plus propres
que nous  la philosophie, et une princesse
malheureuse a t son plus illustre disciple. Plus
inexorable pour elles, vous les traiterez, monsieur,
comme ces peuples vaincus, mais redoutables, que
leurs conqurans

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dsarment; et aprs avoir soutenu que la culture
de l' esprit est pernicieuse  la vertu des hommes,
vous en conclurez qu' elle le seroit encore plus 
celle des femmes. Il me semble au contraire que les
hommes devant tre plus vertueux  proportion qu' ils
connotront mieux les vritables sources de leur
bonheur, le genre humain doit gagner  s' instruire.
Si les siecles clairs ne sont pas moins corrompus
que les autres, c' est que la lumiere y est trop
ingalement rpandue; qu' elle est resserre et
concentre dans un trop petit nombre d' esprits; que
les rayons qui s' en chappent dans le peuple ont
assez de force pour dcouvrir aux ames communes
l' attrait et les avantages du vice, et non pour leur
en faire voir les dangers et l' horreur: le grand
dfaut de ce siecle philosophe est de ne l' tre pas
encore assez. Mais quand la lumiere sera plus libre
de se rpandre, plus tendue et plus gale, nous
en sentirons alors les effets bienfaisans; nous
cesserons de tenir les femmes sous le joug et dans
l' ignorance, et elles de sduire, de tromper et de
gouverner leurs matres. L' amour sera pour lors entre
les deux

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sexes ce que l' amiti la plus douce et la plus vraie
est entre les hommes vertueux; ou plutt ce sera un
sentiment plus dlicieux encore, le complment et la
perfection de l' amiti; sentiment qui dans
l' intention de la nature, devoit nous rendre heureux,
et que pour notre malheur nous avons su altrer et
corrompre.
Enfin ne nous arrtons pas seulement, monsieur, aux
avantages que la socit pourroit tirer de
l' ducation des femmes; ayons de plus l' humanit
et la justice de ne pas leur refuser ce qui peut
leur adoucir la vie comme  nous. Nous avons prouv
tant de fois combien la culture de l' esprit et
l' exercice des talens sont propres  nous distraire
de nos maux, et  nous consoler dans nos peines:
pourquoi refuser  la plus aimable moiti du genre
humain, destine  partager avec nous le malheur
d' tre, le soulagement le plus propre  le lui faire
supporter? Philosophes que la nature a rpandus
sur la surface de la terre, c' est  vous  dtruire,
s' il vous est possible, un prjug si funeste;
c' est  ceux d' entre vous qui prouvent la douceur
ou le chagrin d' tre peres, d' oser les premiers
secouer le joug d' un

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barbare usage, en donnant  leurs filles la mme
ducation qu'  leurs autres enfans. Qu' elles
apprennent seulement de vous, en recevant cette
ducation prcieuse,  la regarder uniquement
comme un prservatif contre l' oisivet, un rempart
contre les malheurs, et non comme l' aliment d' une
curiosit vaine, et le sujet d' une ostentation
frivole. Voil tout ce que vous devez et tout ce
qu' elles doivent  l' opinion publique, qui peut les
condamner  parotre ignorantes, mais non pas les
forcer  l' tre. On vous a vus si souvent, pour des
motifs trs-lgers, par vanit ou par humeur, heurter
de front les ides de votre siecle; pour quel
intrt plus grand pouvez-vous le braver, que pour
l' avantage de ce que vous devez avoir de plus cher
au monde, pour rendre la vie moins amere  ceux qui
la tiennent de vous, et que la nature a destins 
vous survivre et  souffrir; pour leur procurer
dans l' infortune, dans les maladies, dans la
pauvret, dans la vieillesse, des ressources dont
notre injustice les a prives? On regarde
communment, monsieur, les femmes comme
trs-sensibles et trs-foibles; je les crois au
contraire

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ou moins sensibles ou moins foibles que nous. Sans
force de corps, sans talens, sans tude qui puisse
les arracher  leurs peines, et les leur faire
oublier quelques momens, elles les supportent
nanmoins, elles les dvorent, et savent quelquefois
les cacher mieux que nous; cette fermet suppose
en elles, ou une ame peu susceptible d' impressions
profondes, ou un courage dont nous n' avons pas
l' ide. Combien de situations cruelles auxquelles les
hommes ne rsistent que par le tourbillon
d' occupation qui les entrane? Les chagrins des
femmes seroient-ils moins pntrans et moins vifs
que les ntres? Ils ne le devroient pas tre.
Leurs peines viennent ordinairement du coeur, les
ntres n' ont souvent pour principe que la vanit
et l' ambition. Mais ces sentimens trangers, que
l' ducation a ports dans notre ame, que l' habitude
y a gravs, et que l' exemple y fortifie, deviennent
( la honte de l' humanit) plus puissans sur nous
que les sentimens naturels; la douleur fait plus
prir de ministres dplacs que d' amans malheureux.
Voil, monsieur, si j' avois  plaider la cause des
femmes, ce que j' oserois

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dire en leur faveur; je les dfendrois moins sur
ce qu' elles sont que sur ce qu' elles pourroient
tre. Je ne les louerois point en soutenant avec vous
que la pudeur leur est naturelle; ce seroit
prtendre que la nature ne leur a donn ni besoins,
ni passions; la rflexion peut rprimer les desirs,
mais le premier mouvement (qui est celui de la
nature) porte toujours  s' y livrer. Je me bornerai
donc  convenir que la socit et les lois ont
rendu la pudeur ncessaire aux femmes; et si je
fais jamais un livre sur le pouvoir de l' ducation,
cette pudeur en sera le premier chapitre. Mais en
paroissant moins prvenu que vous pour la modestie
de leur sexe, je serai plus favorable  leur
conservation; et malgr la bonne opinion que vous
avez de la bravoure d' un rgiment de femmes, je ne
croirai pas que le principal moyen de les rendre
utiles, soit de les destiner  recruter nos troupes.
Mais je m' apperois, monsieur, et je crains bien
de m' en appercevoir trop tard, que le plaisir de
m' entretenir avec vous, l' apologie des femmes, et
peut-tre

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cet intrt secret qui nous sduit toujours pour
elles, m' ont entran trop loin et trop long-tems
hors de mon sujet. En voil donc assez, et peut-tre
trop, sur la partie de votre lettre qui concerne
les spectacles en eux-mmes, et les dangers de toute
espece dont vous les rendez responsables. Rien ne
pourra plus leur nuire, si votre crit n' y russit
pas; car il faut avouer qu' aucun de nos prdicateurs
ne les a combattus avec autant de force et de
subtilit que vous. Il est vrai que la supriorit
de vos talens ne doit pas seule en avoir l' honneur.
La plupart de nos orateurs chrtiens en attaquant la
comdie, condamnent ce qu' ils ne connoissent pas;
vous avez au contraire tudi, analys, compos
vous-mme pour en mieux juger les effets, le poison
dangereux dont vous cherchez  nous prserver; et
vous dcriez nos pieces de thatre avec l' avantage
non-seulement d' en avoir vu, mais d' en avoir fait.
Nanmoins cet avantage mme forme contre vous une
objection incommode que vous paroissez avoir sentie
en n' osant

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vous la faire, et  laquelle vous avez indirectement
tch de rpondre. Les spectacles, selon vous, sont
ncessaires dans une ville aussi corrompue que celle
que vous avez habite long-tems; et c' est
apparemment pour ses habitans pervers, (car ce n' est
pas certainement pour votre patrie) que vos pieces
ont t composes. C' est--dire, monsieur, que vous
nous avez trait comme ces animaux expirans, qu' on
acheve dans leurs maladies de peur de les voir trop
long-tems souffrir. Assez d' autres sans vous auroient
pris ce soin; et votre dlicatesse n' aura-t-elle
rien  se reprocher  notre gard? Je le crains
d' autant plus, que le talent dont vous avez montr
au thatre lyrique de si heureux essais, comme
musicien et comme pote, est du moins aussi propre
 faire aux spectacles des partisans, que votre
loquence  leur en enlever. Le plaisir de vous lire
ne nuira point  celui de vous entendre; et vous
aurez long-tems la douleur de voir le devin du
village dtruire tout le bien que vos crits
contre la comdie auroient pu nous faire.

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Il me reste  vous dire un mot sur les deux autres
articles de votre lettre, et en premier lieu sur les
raisons que vous apportez contre l' tablissement
d' un thatre de comdie  Geneve. Cette partie de
votre ouvrage, je dois l' avouer, est celle qui a
trouv  Paris le moins de contradicteurs.
Trs-indulgens envers nous-mmes, nous regardons
les spectacles comme un aliment ncessaire  notre
frivolit; mais nous dcidons volontiers que
Geneve ne doit point en avoir; pourvu que nos
riches oisifs aillent tous les jours pendant trois
heures se soulager au thatre du poids du tems qui
les accable, peu leur importe qu' on s' amuse ailleurs;
parce que Dieu, pour me servir d' une de vos plus
heureuses expressions, les a dous d' une douceur
trs-mritoire  supporter l' ennui des autres. Mais
je doute que les genevois, qui s' intressent un peu
plus que nous  ce qui les regarde, applaudissent de
mme  votre svrit. C' est d' aprs un desir qui
m' a paru presque gnral dans vos concitoyens, que
j' ai propos l' tablissement d' un thatre dans leur
ville, et j' ai peine  croire qu' ils se livrent avec

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autant de plaisir aux amusemens que vous y substituez.
On m' assure mme que plusieurs de ces amusemens, quoi
qu' en simple projet, allarment dj vos graves
ministres; qu' ils se rcrient surtout contre les
danses que vous voulez mettre  la place de la
comdie; et qu' il leur parot plus dangereux encore
de se donner en spectacle que d' y assister.
Au reste, c' est  vos compatriotes seuls  juger de
ce qui peut en ce genre leur tre utile ou nuisible.
S' ils craignent pour leurs moeurs les effets et les
suites de la comdie, ce que j' ai dja dit en sa
faveur ne les dterminera point  la recevoir, comme
tout ce que vous dites contr' elle ne la leur fera
pas rejetter, s' ils imaginent qu' elle puisse leur
tre de quelque avantage. Je me contenterai donc
d' examiner en peu de mots les raisons que vous
apportez contre l' tablissement d' un thatre 
Geneve, et je soumets cet examen au jugement et  la
dcision des genevois.
Vous nous transportez d' abord dans les montagnes du
Valais, au centre d' un petit pays dont vous faites
une description charmante; vous nous montrez ce qui
ne se trouve peut-tre que dans

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ce seul coin de l' univers, des peuples tranquilles
et satisfaits au sein de leur famille et de leur
travail; et vous prouvez que la comdie ne seroit
propre qu'  troubler le bonheur dont ils jouissent.
Personne, monsieur, ne prtendra le contraire; des
hommes assez heureux pour se contenter des plaisirs
offerts par la nature, ne doivent point y en
substituer d' autres; les amusemens qu' on cherche
sont le poison lent des amusemens simples; et c' est
une loi gnrale de ne pas entreprendre de changer
le bien en mieux: qu' en conclurez-vous pour
Geneve? L' tat prsent de cette rpublique est-il
susceptible de l' application de ces regles? Je
veux croire qu' il n' y a rien d' exagr ni de
romanesque dans la description de ce canton fortun
du Valais, o il n' y a ni haine, ni jalousie, ni
querelles, et o il y a pourtant des hommes. Mais
si l' ge d' or s' est refugi dans les rochers voisins
de Geneve, vos citoyens en sont pour le moins 
l' ge d' argent; et dans le peu de tems que j' ai
pass parmi eux, ils m' ont paru assez avancs, ou si
vous voulez assez pervertis, pour pouvoir entendre
Brutus et Rome sauve

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sans avoir  craindre d' en devenir pires.
La plus forte de toutes vos objections contre
l' tablissement d' un thatre  Geneve, c' est
l' impossibilit de supporter cette dpense dans une
petite ville. Vous pouvez nanmoins vous souvenir, que
des circonstances particulieres ayant oblig vos
magistrats il y a quelques annes de permettre dans
la ville mme de Geneve un spectacle public, on ne
s' apperut point de l' inconvnient dont il s' agit,
ni de tous ceux que vous faites craindre. Cependant
quand il seroit vrai que la recette journaliere ne
suffiroit pas  l' entretien du spectacle, je vous
prie d' observer que la ville de Geneve est 
proportion de son tendue, une des plus riches de
l' Europe; et j' ai lieu de croire que plusieurs
citoyens opulens de cette ville, qui desireroient d' y
avoir un thatre, fourniroient sans peine  une
partie de la dpense; c' est du moins la disposition
o plusieurs d' entr' eux m' ont paru tre, et c' est en
consquence que j' ai hazard la proposition qui vous
allarme. Cela suppos, il seroit ais de rpondre en
deux mots  vos

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autres objections. Je n' ai point prtendu qu' il y
et  Geneve un spectacle tous les jours; un ou
deux jours de la semaine suffiroient  cet amusement,
et on pourroit prendre pour un de ces jours celui
o le peuple se repose; ainsi d' un ct le travail
ne seroit point ralenti, de l' autre la troupe
pourroit tre moins nombreuse, et par consquent
moins  charge  la ville; on donneroit l' hyver seul
 la comdie, l' t aux plaisirs de la campagne, et
aux exercices militaires dont vous parlez. J' ai
peine  croire aussi qu' on ne pt remdier par des
lois sveres aux allarmes de vos ministres sur la
conduite des comdiens, dans un tat aussi petit que
celui de Geneve, o l' oeil vigilant des magistrats
peut s' tendre au mme instant d' une frontiere 
l' autre, o la lgislation embrasse  la fois toutes
les parties, o elle est enfin si rigoureuse et si
bien excute contre les dsordres des femmes
publiques, et mme contre les dsordres secrets. J' en
dis autant des lois somptuaires, dont il est toujours
facile de maintenir l' excution dans un petit tat:
d' ailleurs la vanit mme ne sera guere intresse
 les violer, parce

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qu' elles obligent galement tous les citoyens, et
qu'  Geneve les hommes ne sont jugs ni par les
richesses, ni par les habits. Enfin rien, ce me
semble, ne souffriroit dans votre patrie de
l' tablissement d' un thatre, pas mme l' yvrognerie
des hommes et la mdisance des femmes, qui trouvent
l' une et l' autre tant de faveur auprs de vous. Mais
quand la suppression de ces deux derniers articles
produiroit, pour parler votre langage, un
affoiblissement d' tat, je serois d' avis qu' on se
consolt de ce malheur. Il ne falloit pas moins qu' un
philosophe exerc comme vous aux paradoxes, pour nous
soutenir qu' il y a moins de mal  s' enyvrer et 
mdire, qu'  voir reprsenter Cinna et Polyeucte.
Je parle ici d' aprs la peinture que vous avez faite
vous-mme de la vie journaliere de vos citoyens; et
je n' ignore pas qu' ils se rcrient fort contre cette
peinture; le peu de sjour, disent-ils, que vous
avez fait parmi eux, ne vous a pas laiss le tems de
les connotre, ni d' en frquenter assez les diffrens
tats; et vous avez reprsent comme l' esprit
gnral de cette sage rpublique, ce qui n' est

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tout au plus que le vice obscur et mpris de
quelques socits particulieres.
Au reste vous ne devez pas ignorer, monsieur, que
depuis deux ans une troupe de comdiens s' est tablie
aux portes de Geneve, et que Geneve et les
comdiens s' en trouvent  merveille. Prenez votre
parti avec courage, la circonstance est urgente et
le cas difficile. Corruption pour corruption, celle
qui laissera aux genevois leur argent dont ils ont
besoin, est prfrable  celle qui le fait sortir
de chez eux.
Je me hte de finir sur cet article dont la plupart
de nos lecteurs ne s' embarrassent guere, pour en
venir  un autre qui les intresse encore moins, et
sur lequel par cette raison je m' arrterai moins
encore. Ce sont les sentimens que j' attribue  vos
ministres en matiere de religion. Vous savez, et ils
le savent encore mieux que vous, que mon dessein n' a
point t de les offenser; et ce motif seul suffiroit
aujourd' hui pour me rendre sensible  leurs plaintes,
et circonspect dans ma justification. Je serois
trs-afflig du soupon d' avoir viol leur
secret; surtout si ce

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soupon venoit de votre part; permettez-moi de vous
faire remarquer que l' numration des moyens par
lesquels vous supposez que j' ai pu juger de leur
doctrine, n' est pas complette. Si je me suis tromp
dans l' exposition que j' ai faite de leurs sentimens
(d' aprs leurs ouvrages, d' aprs des conversations
publiques o ils ne m' ont pas paru prendre
beaucoup d' intrt  la trinit ni  l' enfer,
enfin d' aprs l' opinion de leurs concitoyens, et des
autres glises rformes) tout autre que moi, j' ose
le dire, et t tromp de mme. Ces sentimens sont
d' ailleurs une suite ncessaire des principes de la
religion protestante; et si vos ministres ne jugent
pas  propos de les adopter ou de les avouer
aujourd' hui, la logique que je leur connois doit
naturellement les y conduire, ou les laissera  moiti
chemin. Quand ils ne seroient pas sociniens, il
faudroit qu' ils le devinssent, non pour l' honneur
de leur religion, mais pour celui de leur philosophie.
Ce mot de sociniens ne doit pas vous effrayer:
mon dessein n' a point t de

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donner un nom de parti  des hommes dont j' ai
d' ailleurs fait un juste loge; mais d' exposer par
un seul mot ce que j' ai cru tre leur doctrine, et
ce qui sera infailliblement dans quelques annes leur
doctrine publique.  l' gard de leur profession
de foi, je me borne  vous y renvoyer et  vous en
faire juge; vous avouez que vous ne l' avez pas lue,
c' toit peut-tre le moyen le plus sr d' en tre
aussi satisfait que vous me le paroissez. Ne prenez
point cette invitation pour un trait de satyre contre
vos ministres; eux-mmes ne doivent pas s' en
offenser; en matiere de profession de foi, il est
permis  un catholique de se montrer difficile, sans
que des chrtiens d' une communion contraire puissent
lgitimement en tre blesss. L' glise romaine a un
langage consacr sur la divinit du verbe, et nous
oblige  regarder impitoyablement comme ariens tous
ceux qui n' emploient pas ce langage. Vos pasteurs
diront qu' ils ne reconnoissent pas l' glise romaine
pour leur juge; mais ils souffriront apparemment que
je la regarde

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comme le mien. Par cet accommodement nous serons
rconcilis les uns avec les autres, et j' aurai dit
vrai sans les offenser. Ce qui m' tonne, monsieur,
c' est que des hommes qui se donnent pour zls
dfenseurs des vrits de la religion catholique,
qui voient souvent l' impit et le scandale o il
n' y en a pas mme l' apparence, qui se piquent sur
ces matieres d' entendre finesse et de n' entendre
point raison, et qui ont lu cette profession de
foi de Geneve, en ayent t aussi satisfaits que
vous, jusqu'  se croire mme obligs d' en faire
l' loge. Mais il s' agissoit de rendre tout  la fois
ma probit et ma religion suspectes; tout leur a
t bon dans ce dessein; et ce n' toit pas aux
ministres de Geneve qu' ils vouloient nuire. Quoi
qu' il en soit, je ne sai si les ecclsiastiques
genevois que vous avez voulu justifier sur leur
croyance, seront beaucoup plus contens de vous
qu' ils l' ont t de moi, et si votre molesse  les
dfendre leur plaira plus que ma franchise. Vous
semblez m' accuser presque uniquement d' imprudence 
 leur gard;

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vous me reprochez de ne les avoir point lous  leur
maniere, mais  la mienne, et vous marquez d' ailleurs
assez d' indiffrence sur ce socinianisme dont ils
craignent tant d' tre souponns. Permettez-moi de
douter que cette maniere de plaider leur cause les
satisfasse. Je n' en serois pourtant point tonn,
quand je vois l' accueil extraordinaire que les
dvots ont fait  votre ouvrage. La rigueur de la
morale que vous prchez les a rendus indulgens sur
la tolrance que vous professez avec courage et sans
dtour. Est-ce  eux qu' il faut en faire honneur,
ou  vous, ou peut-tre aux progrs inattendus de
la philosophie dans les esprits mme qui en
paroissoient les moins susceptibles? Mon article
Geneve n' a pas reu de leur part le mme accueil
que votre lettre; nos prtres m' ont presque fait
un crime des sentimens htrodoxes que j' attribuois
 leurs ennemis. Voil ce que ni vous ni moi
n' aurions prvu; mais quiconque crit, doit
s' attendre  ces lgeres injustices, heureux quand
il n' en essuie point de plus graves.

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Je suis, avec tout le respect que mritent votre
vertu et vos talens, et avec plus de vrit que le
Philinte de Moliere,
monsieur,
votre trs-humble et trs-obissant serviteur,
D' Alembert.

Jean Le Rond d'Alembert


RFLEXIONS SUR L'HISTOIRE, ET SUR LES DIFFRENTES MANIRES DE L'CRIRE (*)(1)



L'histoire, dit un ancien, plat toujours de quelque manire qu'elle soit crite. Cette proposition, quoique avance par un ancien, et rpte, suivant l'usage, par
trente chos modernes, pourrait bien n'tre pas plus vraie. Il est sans doute des lecteurs qui ne sont difficiles ni sur le fond ni sur le style de l'histoire; ce sont ceux
dont l'me froide et sans ressorts, plus sujette au dsoeuvrement qu' l'ennui, n'a besoin ni d'tre remue, ni d'tre instruite, mais seulement d'tre assez
occupe pour jouir en paix de son exixtence, ou plutt, si on peut parler ainsi, pour la dpenser sans s'en apercevoir. Ils se repaissent de ce qui s'est pass
avant eux,  peu prs comme la partie oisive du peuple se repat de ce qui arrive autour d'elle. Le commun des lecteurs met  l'histoire la mme espce de curiosit
avec aussi peu d'intrt; cette occupation les fait vivre sans dgot et sans fatigue tout  la fois, parce qu'elle les dlivre de l'embarras d'tre, sans leur donner celui de
penser. L'histoire vraie ou fausse, bien ou mal crite, est donc l'aliment naturel de cette multitude, trop nulle pour entreprendre de mditer, trop vaine pour se rduire
 vgter, mais qui par bonheur pour elle n'est pas ennemie de la lecture. C'est  elle seule que l'histoire plat toujours, sous quelque forme qu'on la lui prsente; les
lecteurs qui pensent ne sont ni si avides ni si indulgens.
Il est mme des philosophes de mauvaise humeur, qui ddaignent absolument ce genre de connaissences; comme si pour l'ordinaire leur mtaphysique et leurs
systmes leur apprenaient quelque chose de mieux, et  nous aussi. Mallebranche rentrachait impitoyablement de ses lecteurs tout ce qui n'tait qu'historique; il
craignait que cette occupation, selon lui vide et strile, ne drobt quelques instants  ses mditations profondes, dont tout le fruit cependant fut de lui persuader qu'il
voyait tout en Dieu, et qu'il y avait de petits tourbillons. Mais la philosophie, [2] chez la plupart de ceux qui la cultivent, est moins l'amour de la sagesse que
l'amour de leurs penses. 
A quoi bon, disait un de ces hommes qui croient penser mieux que les autres parce qu'ils pensent autrement,  quoi bon s'embarrasser de toutes les sottises qu'on
a dites et faites avant nous! C'est bien assez de souffrir de celles qu'on voit et qu'on entend, et qui finissent par tre la grave occupation de quelques
crivains, empresss  les recueillir, et dignes de les louer L'histoire, dites-vous, m'apprend  connatre les hommes? Quelques instans de commerce avec
eux me l'ont appris bien mieux et bien plus vite; et cette connaissance, quand on a eu le malheur de l'acqurir par soi-mme, n'invite pas  y ajouter
quelques lgers et tristes degrs de perfection par la lecture: Je tiens les hommes de tous les sicles pour ce qu'ils sont, faibles, fourbes et mchans,
trompeurs et dupes les uns des autres, et je n'ai pas besoin d'ouvrir des livres pour m'en assurer. L'exprience m'a convaincu que le monde est une espce de
bois infest de brigands; l'histoire m'assure de plus qu'il n'a jamais t autre chose; cela n'est-il pas fort instructif, et surtout fort consolant?
D'ailleurs, ajoutait ce critique amer, puis-je compter sans folie sur le rcit de ce qui s'est fait avant moi? L'ignorance, la stupidit, les passions, la
superstition, la flatterie, la haine, sont autant de verres enfums,  travers lesquels presque tous les hommes voient les vnements qu'ils racontent. Mille
faits arrivs sous nos yeux sont couverts d'paisses tnbres; le nuage qui les obscurcit semble grossir  mesure que les faits sont plus importants, parce
qu'il y a plus d'hommes intresss  les altrer; cherchez maintenant la vrit dans les choses que vous n'avez point vues. L'histoire moderne est sur ce
point la critique vivante et continuelle de l'ancienne. Pour moi je renonce  cette tude purile; Dieu, la nature et moi-mme, voil plus d'objets qu'il n'en
faut pour occuper dignement ma vie: l'histoire des cieux, celle d'une plante, celle d'un insecte, me touche plus que toutes les annales grecques et romaines.

Encore, disait toujours ce dtracteur de l'histoire, si en m'apprenant en dtail les extravagances et la mchancet des hommes, elle m'instruisait avec le
mme soin de ce qu'ils ont fait de bon et d'utile! Si j'y trouvais le progrs des connaissances humaines, les degrs par lesquels les sciences et les arts se
sont perfectionns! Mais point du tout. Cette partie de l'histoire, la seule vraiment intressante, la seule digne de la curiosit du sage, est prcisment celle
que les compilateurs de faits ont le plus nglige; infatigables narrateurs de ce qu'on ne leur demande pas, ils semblent s'tre donn le mot pour taire ce
qu'on [3] voudrait savoir. Tandis que des vautours s'gorgeaient, des vers  soie filaient pour nous dans le silence; nous jouissons de leur travail sans les
connatre, et nous ne savons que l'histoire des vautours. Ceux qui nous l'ont transmise ressemblent  des naturalistes qui dcriraient avec complaisance
les combats des araignes qui se dvorent, et qui oublieraient de nous faire connatre l'industrie avec laquelle elles fabriquent leur toile. 
Htons-nous de faire taire ce Diogne; car comme il y a du vrai dans sa dclamation, ce vrai, quoique dur et outr, ou plutt parce qu'il est dur et outr, chargerait
encore l'infortune philosophie d'un nouveau crime dont elle n'a pas besoin. Essayons, pour la justifier, d'opposer  notre cynique le philosophe sage et modr qui lit
l'histoire pour s'assurer que les gnrations passes n'ont rien  reprocher  celle qui passe, et pour pardonner  son sicle; pour se consoler de vivre, par
le spectacle de tant d'illustres et respectables malhereux qui l'ont prcd; pour chercher dans les annales du monde les traces prcieuses, quoique faibles
et clairsemes, des efforts de l'esprit humain, et les traces bien plus marques du soin qu'on a mis de tout temps  l'touffer; pour voir sans tre mu, dans
le sort de ses prdcsseurs, celui qu'il doit avoir, s'il joint au mme courage le mme succs, et s'il a le bonnheur ou le malheur d'ajouter quelques pierres
d'attente  l'difice de la raison. L'histoire semble lui rpter  chaque instant ce que les Mexicains disaient  leurs enfants au moment de leur naissance:
Souviens-toi que tu es venu dans ce monde pour souffrir; souffre donc, et tais- toi. C'est ainsi que l'histoire l'instruit, le console et l'encourage. Il lui pardonne
d'tre incertaine dans ce qu'elle lui apprend, parce que tel est le sort des connaissance humaines et que les obscurits de l'univers physique le consolent de ne pas
voir plus clair dans l'univers moral. Il lui pardonne tout ce qu'elle lui apprend de trop, parce qu'il ne lui en cote rien pour l'oublier; ou plutt, il ne fait pas mme
d'efforts pour chasser de sa mmoire les faits peu intressans qu'il a recueilli dans sa lecture; il regarde la connaissance de ces faits comme tant en quelque manire
de ncessit convenue entre les hommes, comme une des ressources les plus ordinaires de la conversation; en un mot, comme une de ces inutilits si ncessaires qui
servent  remplir les vides immenses et frquens de la socit. 
Ainsi, bien loin que l'histoire doive tre ddaigne du philosophe, c'est au philosophe seul qu'elle est vritablement utile. Cependant il est une classe  qui elle est plus
profitable encore. C'est la classe infortune des princes. J'ose employer cette expression sans craindre de les offenser, parce qu'elle est dicte par [4] l'intrt que
doit inspirer  tout citoyen le malheur invitable auquel ils sont sujet, celui de ne voir jamais les hommes que sous le masque, ces hommes qu'il leur est pourtant si
essentiel de connatre. L'histoire au moins les leur montre en tableau, et sous la figure humaine: et le portrait des pres leur crie de se dfier des enfants.
C'est donc tre le bienfaiteur des princes, et par contre-coup du genre humain qu'ils gouvernent, que de ne jamais perdre de vue en crivant l'histoire, le respect
superstitieux qu'on doit  la vrit. Qu'on ne doive jamais se permettre de l'altrer, cela ne vaut pas la peine d'tre dit; ajoutons qu'il est mme trs-peu de cas o il
soit permis de la taire. On reprochait  un de nos plus judicieux historiens, Fleury, d'avoir rapport dans son Histoire Ecclsiastique certains faits peu difians dont
les incrdules pouvaient abuser, les vexations exerces sous le masque de la religion par un fanatisme qu'elle dsavoue, et surtout l'abus qu'on a fait tant de fois de la
puissance spirituelle, pour soulever les peuples contre leurs souverains lgitimes. Une vrit, rpondait-il avec autant de candeur que de philosophie, ne saurait tre
oppose  une autre; ces faits, malheureusement trop vrais, n'empchent point que la religion ne le soit aussi. Ils prouvent mme, pouvait-il ajouter,  quel
point elle le doit tre, puisqu'elle a rsist  une cause interne de destruction, plus redoutable pour elle que ses perscuteurs, au zle ignorant, usurpateur et aveugle;
et que ses cruels ennemis n'ayant pu la dtruire, ses amis dangereux n'ont pu la perdre.

Mais comment un historien, qui ne veut ni s'avilir ni se nuire, vitera-t-il tout  la fois, et le pril de dire la vrit quand elle offense, et la honte de la taire quand elle
est utile? Peut-tre la seule rponse  cette question, est qu'un crivain,  peine d'tre convaincu ou tout au moins souponn de mensonge, ne devrait jamais
donner au public l'histoire de son temps; comme un journaliste ne devrait jamais parler des livres de son pays, s'il ne veut courir le risque de se
dshonorer par ses loges ou par ses satires. L'homme de lettre sage et clair, en respectant, comme il le doit, ceux que leur puissance ou leur crdit met  la
porte de faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal  leurs semblables, les juge et les apprcie dans le silence, sans fiel comme sans flatterie, tient, pour ainsi dire,
registre de leurs vices et de leurs vertus, et conserve ce registre  la postrit, qui doit prononcer et faire justice. Un souverain qui, en montant sur le trne,
dfendrait, pour fermer la bouche aux flatteurs, qu'on publit son histoire de son vivant, se couvrirait de gloire par cette dfense; il n'aurait  craindre, ni ce que la
vrit oserait [5] lui dire, ni ce qu'elle pourrait dire de lui; elle le louerait, aprs l'avoir clair, et il jouirait d'avance de son histoire qu'il ne voudrait pas lire. Mais
pourquoi les gens de lettres n'auraient-ils pas assez bonne opinion des princes, pour supposer cette dfence, et assez de courage pour y obir comme si elle tait
faite? L'histoire, les princes, les peuples leur seraient galement redevables.
Aprs ces rflexions sur l'histoire en gnral, disons un mot des diffrentes manires de l'crire. La plus simple, et en mme temps la plus convenable pour celui qui
ne veut qu'crire l'histoire, c'est--dire la vrit, est celle des abrgs chronologiques. On y rduit l'histoire  ce qu'elle contient d'incontestable, aux rsultats
gnraux des faits; et on supprime les dtails, toujours altrs par les erreurs ou les passions des hommes. Nous avons depuis quelques annes un grand nombre
d'abrgs de cette espce,  la tte desquels on doit placer celui qui a mrit de servir de modle  tous les autres, l'Abrg chronologique de l'Histoire de
France; ouvrage galement recommandable par l'lgance et la nettet de la forme, par l'exactitude des recherches; par les rflexions et les vues fines que l'auteur y
a su rpandre, et surtout par une exposition approfondie, quoique succincte en apparence, des principes et des progrs de notre legislation.
C'est  cette manire si sage de prsenter les faits, qu'on devrait se borner, si les hommes taient assez raisonnables pour se contenter d'tre instruits; mais leur
curiosit inquite cherche des dtails, et ne trouve que trop de plumes disposes  la servir et  la tromper.

On reprsentait  un historien du dernier sicle, connu par ses mensonges (Varillas), qu'il avait altr la vrit& eacute; dans la narration d'un fait; cela se peut, dit-il,
mais qu'importe? le fait n'est-il pas mieux tel que je l'ai racont? Un autre (Vertot) avait un sige fameux  dcrire; les mmoires qu'il attendait ayant tard trop
long-temps, il crivit l'histoire du sige, moiti d'aprs le peu qu'il en savait, moiti d'aprs son imagination; et par malheur les dtails qu'il en donne sont pour le moins
aussi intressans que s'ils taient vrais; les mmoires arrivrent enfin; j'en suis fch, dit-il, mais mon sige est fait. C'est ainsi qu'on crit l'histoire, et la postrit
croit tre instruite.
Tant de princes, dont on prtend nous peindre le caractre, comme si on avait t leur courtisan, et nous dvelopper la politique, comme si on avait assist 
leur conseil, riraient bien, s'ils revenaient au monde, du portrait qu'on fait d'eux et des [6] ides qu'on leur prte. A la paix d'Utrecht, les politiques d'Angleterre
agitaient entre eux avec chaleur, si la reine Anne avait eu raison ou non de contribuer  cette paix; pendant ce mme temps, un professeur de Cambridge faisait des
dissertations pour prouver que je ne sais quel empereur grec du bas Empire avait eu raison ou tort (j'ai oubli lequel) de faire sa paix avec les Bulgares.
Jusqu' la superstition exclusivement qui avilit l'hommage sans honorer l'objet, je crois rendre aux anciens le tribut d'estime, d'admiration mme qui leur est d; mais
tout le respect que j'ai pour eux ne m'empche pas de les souponner d'avoir plus souvent crit l'histoire en orateurs qu'en philosophes.Ces harangues qu'on trouve
chez eux  chaque pas, et qu'ils auraient t bien fchs qu'on crt l'ouvrage de ceux  qui ils les attribuent, ces harangues, tout loquentes qu'elles sont, ou plutt
parce qu'elles sont pour la plupart des chefs-d'oeuvre d'loquence, font craindre que leur imagination n'ait souvent conduit leur plume dans la narration des faits.
Cette passion de haranguer, si gnrale et si sduisante dans les historiens de l'antiquit, a subjugu mme,  la vrit moins fortement que les autres, celui qui les a
tous effacs dans la connaissance des hommes, qui a le mieux peint le vice et la vertu, la tyrannie et la libert, le sage et l'loquent Tacite, dont l'histoire, aprs tout,
perdrait peu, quand on ne voudrait la regarder que comme le premier et le plus vrai des romans philosophiques. Aujourd'hui, tranchons le mot, on renverrait aux
amplifications de collge un historien qui remplirait son ouvrage de harangues. Cependant, tel adorateur des anciens, qui se garderait bien d'crire l'histoire comme
eux, ne craindra point de nous rpter encore qu'ils sont nos modles en tout genre; il traite les grands gnies de l'antiquit comme l'antiquit traitait ses dieux; il les
encense sans mnagement, et les imite avec prcaution. En les louant  l'excs, sans vouloir trop leur ressembler, il a tout  la fois la satisfaction si douce de mdire
de son sicle, et la prudence si ncessaire de rechercher son suffrage.
La philosophie, ou pour employer une expression qui ne fasse peur  personne, la raison, nous a appris que le ton de l'histoire doit tre moins oratoire et plus simple.
Mais en nous dlivrant d'un mal, elle en fait sans le vouloir un autre; c'est de mettre la plume  la main d'une multitude d'auteurs mdiocre, qui ont saisi avec avidit ce
genre d'crire, comme celui de tous qui exige le moins qu'on tire de son propre fonds, rien n'tant plus commode que de trouver dans les ouvrages des autres ce
qu'on doit dire. Ils crivent l'histoire, comme la plupart des hommes la lisent, pour n'tre pas oblig de penser, et se font auteurs  peu de frais.
Il est une manire de prsenter l'histoire, moins austre  la vrit que celle des abrgs chronologiques, mais qui en laissent  l'crivain plus de libert, lui donne
aussi plus de licence: c'est l'histoire universelle et abrge, o sans dtailler les faits, en offre le rsum gnral, rend ce rsum intressant par les rflexions qu'il y
joint; met sous les yeux du lecteur un tableau rduit et color des vnemens, charg de figures peintes en raccourci, mais animes. Heureux l'historien, si dans ce
genre d'crire sduisant, mais dangereux, tandis que l'loquence anime sa plume, la philosophie la conduit; si les faits ne reoivent point leur teinture de la
manire de penser particulire  l'crivain; si cette teinture ne leur donne pas une couleur fausse et monotone; s'il ne rend pas son tableau infidle en
voulant le rendre brillant, confus en voulant le rendre riche, fatigant en voulant le rendre rapide!
Soit que les anciens aient redout les cueils de ce genre, soit qu'ils n'en aient pas eu l'ide, ils ne nous ont laiss sur ce point aucun modle. Plus hardie et plus
heureuse, la France nous en a fourni deux, suprieurs chacun dans leur manire dee peindre; l'un par une touche nergique et mle, l'autre par un coloris brillant
et facile; tous les deux ayant saisi le vrai caractre de ces deux manires opposes; tous deux dignes de tenir les lecteurs partags sur celle qui mrite la prfrence;
mais tous deux destins  faire bien de mauvais imitateurs.
Un autre genre que les anciens paraissent n'avoir point connu, est l'histoire approfondie et raisonne, qui a pour but de dvelopper dans leur principe les causes de
l'accroissement et de la dcadence des Empires. Nous avons en ce genre d'excellens modles; le nom de Montesquieu dispense d'en citer d'autres. Il faut avouer
pourtant que dans ces matires obscures, o les causes et les effets sont vus de si loin, l'usage de l'esprit philosophique est tout  ct de l'abus. Aussi, combien de
raisonnemens creux n'a-t-il pas produit sur les causes des rvolutions des Etats? On ne peut mieux, ce me semble, comparer ces raisonnemens, qu' ceux par
lesquels tant de physiciens ont expliqu les phnomnes de la nature. Si ces phnomnes taient tout autre qu'ils ne sont, on les expliquerait tout aussi bien, et
souvent mieux. Un de ces savans, que rien n'embarasse avait fait de cette manire une Chimie dmontre; rien n'y manquait que la vrit des faits; on lui fit cette
petite objection: He bien, rpondit-il, apprenez- moi donc les faits tels qu'ils sont afin [8] que je les explique. Il en est de mme de ces hommes qui rendent si
bien raison des vnemens passs. Ils pourraient faire un essai infaillible de leurs forces; ce serait de deviner, par les faits qui sont sous leurs yeux, les rvolutions qui
doivent en rsulter; de nous dire, par exemple, d'aprs l'tat de l'Europe dans l'anne courante, ce qu'il doit tre l'anne prochaine. Mais il y a apparence qu'ils
ne consentiraient pas  cette preuve; leur sagacit se trouverait trop en dfaut, et leur mtaphysique trop expose; aprs avoir prdit ce qui est arriv, ils prdiraient
ce qui n'arriverait pas.
De toutes les faons d'crire l'histoire, celle qui mrite peut- tre plus de confiance, par la simplicit qui en doit tre l'me, est celle des mmoires particuliers et des
lettres. Ngligence de style, d& eacute;sordre, longueurs, petits dtails, tout s'y pardonne, pourvu que l'air de vrit s'y trouve; et cet air de vrit ne peut gure
manquer d'y tre, si l'auteur des mmoires a t acteur ou tmoin, s'il ne les a point crits pour tre publis de son vivant, et surtout si les lettres n'ont point t faites
pour tre donnes au public; car malheur aux lettres qui ne sont crites  personne qu' ceux qui doivent les lire imprimes. Exceptons-en quelques romans
anglais par lettres, o l'auteur ne parat pas avoir pens qu'il aurait des lecteurs; mais convenons aussi que souvent il parat l'oublier trop, et qu' force de vouloir
rendre ses lettres vraies par les dtails et les carts, il les rend quelquefois insupportables. La nature est bonne  imiter, mais non pas jusqu' l'ennui.
Au risque d'essuyer quelques fines plaisanteries de la part de ceux qui rejettent d'avance tout ce qui ne ressemble pas  ce qu'ils connaissent, oserais-je proposer ici
une manire d'enseigner l'histoire, dont j'ai touch un mot ailleurs, et qui aurait, ce me semble, beaucoup d'avantages? Ce serait de l'enseigner  rebours, en
commenant par les temps les plus proches de nous, et finissant per les plus reculs. Le dtails, et si on peut parler ainsi, le volume des faits dcrotrait  mesure
qu'ils s'loigneraient, et qu'ils seraient par consquent moins certains et moins intressans. Un tel ouvrage serait fort utile, surtout aux enfants, dont la mmoire ne se
trouverait point surcharge d'abord par des faits et des noms barbares, et rebute d'avance sur ceux qu'il leur importe le plus de savoir; ils n'apprendraient pas les
noms de Dagobert et de Chilpric avant ceux de Henri IV et de Louis XIV. 
Mais pourquoi bornerait-on l'tude de l'histoire  n'tre pour les enfants qu'un exercice de mmoire? Pourquoi n'en ferait-on pas le meilleur catchisme de morale
qu'on pt leur donner, en [9] runissant sous leurs yeux dans un mme livre les actions et les paroles mmorables? Les anciens ont mieux connu que nous l'utilit de
ces sortes d'ouvrage; tmoins Plutarque et Xnophon chez les Grecs, et Valre Maxime chez les Romains. A la vrit, un pareil recueil demande de l'me et du got
pour tre fait avec choix, et pour ne pas ressembler aux recueils de bons mots, qui n'ont t faits que par des imbciles. Qu'il serait  souhaiter que chaque tat
utile  la socit, magistrat, guerriers, artisans mme, pt avoir un pareil recueil que lui ft propre, et qu'on ferait lire de bonne heure aux enfans destins  chacun de
ces tats? Quels germes d'humanit, de justice, de bienfaisance ne jeterait-on pas dans leurs mes? J'ai entendu regretter plusieurs fois  des officiers citoyens qu'on
n'et pas recueilli les actions de valeur et les paroles hroique de nos soldats. Que de traits dignes d'admiration on et tirs d'oubli, et quel objet d'mulation on et
propos pour toujours  ces hommes qui donnent leur vie  l'Etat, sans tre mme soutenus par l'esprance de laisser aprs eux un peu de gloire? Par malheur les
soldats font partie du peuple; et tout ce qui n'est que peuple est compt parmi nous pour trop peu de chose.
Mais pourquoi la rpublique des lettres, si ingnieuse  se dchirer elle-mme, si empresse de publier les scandales qui l'avilissent, ne recueillerait-elle pas les
traits de gnrosit, de dsintressement, de courage qui peuvent la rendre respectable? Pourquoi, par exemple, pour ne citer que le plus rcent, la postrit
n'apprendrait-elle pas que, dans un temps o on cherche avec un acharnement puril  rendre la philosophie odieuse, un membre illustre de cette compagnie, un
crivain qui a rendu la philosophie si aimable dans ses ouvrages, lui a fait encore plus d'honneur, en a fait  l'Acadmie, en a fait  la France (Voltaire), en arrachant
la famille du grand Corneille  l'indigence o elle languissait ignore? Pourquoi n'annoncerait-on pas aux gens de lettres de toutes les nations, que le plus clbre
d'entre eux, objet continuel de la plus vile et de la plus impuissante satire, a donn cet exemple de patriotisme  tant d'hommes embarrasss de leurs richesses, qui
obscurment jaloux de la supriorit que le gnie donne sur eux, applaudissent sourdement aux traits mousss qu'on lui lance, et croient leur petit
triomphe bien secret, parce qu'on ne pense pas  les y troubler; ennemis cachs et timides du vrai talent qui les ddaigne, et protecteurs tnbreux de la
basse littrature qui les mprise.
Si ces rflexions sur l'histoire sont reues du public avec la mme indulgence que mes rflexions sur la posie, elles en dplairont sans doute davantage, non pas aux
bons historiens, car ils n'ont pas plus  se plaindre de moi que les bons potes, mais  quelques tristes compilateurs, qui auront le plaisir de rfuter ce que je
n'aurait point dit, et l'adresse de le rfuter mal. Leur ressource du moins sera de crier au novateur, au dtracteur de la vnrable antiquit,  l'ennemi du bon got, et
surtout au gomtre; car en matires d'invectives, leur imagination, comme l'on sait, ne va pas plus loin. Historiens et potes qui usurez ce nom, et qui avec si peu
d'intrt marquez tant de zle, dfendez aussi mal qu'il vous plaira l'histoire et la posie; mais n'en faites jamais. 


NOTES:

(*) La presente edizione si basa sul testo delle Oeuvres compltes de d'Alembert, Paris, A. Belin, 1821-22, 4 voll., Tome deuxime, contenant, Rflexions sur
l'histoire  Sur la destruction des Jsuites  Mmoires sur Christine  loges Historiques. Ire Partie, pp. 1-10. Il testo e le note sono riprodotti senza
variazioni di alcun genere. Nel testo, tra parentesi quadre e in grassetto, sono indicati i numeri pagina secondo limpaginazione delledizione citata. La prima edizione
del testo delle Rflexions sur l'Histoire, lues  l'Acadmie Franaise dans la sance publique du 19 janvier 1761 fu pubblicata nei Mlanges de littrature,
d'histoire, et de philosophie, Amsterdam, chez Zacharie Chatelain & Fils, 5 tomes, 1764-1767, t. V, 1767, pp. 469-494. [back]

(1) Ces Rflexions, trs-applaudies  la lecture, n'ont pas perdu  l'impression. 

